Manuel d’utilisation du serveur parisien, part 3

Manuel d’utilisation du serveur parisien, part 3

mai 17, 2015 0 Par ArielLittel

Après la Guerre des Étoiles, puis l’Empire contre-attaque, voici…le « Manuel d’utilisation du serveur parisien, part III ». Car jamais deux sans…beaucoup, comme l’a empiriquement décidé George Lucas.

À la fin du précédent opus du susdit manuel, vous étiez installé, radieux, et aviez passé commande avec succès. À vos yeux de néophyte, le plus dur était derrière vous.  Malgré que vous soyez attablé dans un établissement de la capitale française, vous pensiez même pouvoir apprécier un moment de calme, de volupté et de réel plaisir culinaire. Si ce dernier point tient surtout à l’échoppe que vous avez choisie, le calme ne s’obtiendra qu’après de nouveaux efforts. Quand à la volupté, soyons réalistes et laissons-la de côté pour l’instant.

Prendre son mal en patience est toujours un excellent début. Ce qui vous semblera être une infinité d’années lumières, que vous définirez par 45 minutes au moment de déverser votre bile sur le loufiat, ne se résume en fait qu’à un quart d’heure. Nous possédons et utilisons une machine enregistreuse, et disposons donc d’une foule de bons de commande pour vous le prouver.

Si vous trouvez le temps long, vous êtes seul responsable de votre manque évident de discernement dans le choix de votre compagnie. Si celle-ci se révèle aussi désolante et aride que les déserts de Tatooine, trouvez une occupation simple, et plaisante : lorgnez, sans discrétion aucune, le serveur – la serveuse. Leur sens professionnel les pousseront à vous sourire en retour, même si votre physique se rapproche étonnamment de celui de  Jabba le Hutt.

Que votre égo n’en souffre ! Il existe une fine probabilité que le serveur vous ait « passé à l’as », autrement dit complètement oublié. Avant de hurler votre vexation, soyez sûrs de vous.  Notez l’ordre d’arrivée des plats alentours. Si, hautain et confiant, vous l’apostrophez avec véhémence pour lui faire remarquer un oubli alors que ce n’est pas le cas,  sachez que vous n’êtes ni le premier, ni le dernier, et qu’il est bien souvent insupportable d’écouter un inconnu tenter de nous enseigner notre profession. Si, par malheur, vous êtes dans votre bon droit, usez de diplomatie, mâtinez-la d’un sourire. Un serveur pris en tord fera tout son possible pour rattraper sa bévue, honteux, et accélérer votre commande. L’invectiver, lui ou sa maman, ne vous mènera nul part, si ce n’est à l’aube d’une très, très, très longue attente.

Une fois vos plats présents, gardez votre sang froid. Relisez ce manuel d’utilisation du serveur. Vous avez faim, vous êtes pressé, vous avez beaucoup trop patienté à votre goût (15 minutes, je vous l’ai dit, nousa vons une caisse enregistreuse). Pourtant, avant de laisser libre cours à vos instincts primaires, profitez de la présence du larbin pour requérir ce dont vous pourriez avoir besoin. Il est, pour nous, épuisant de multiplier les allers-retours. Une fois vos plats servis, nous considérons que vous n’avez plus un besoin immédiat de notre présence, pourtant à coup sur très agréable, et vous oublions (à nouveau). Demander de la mayonnaise ou une carafe d’eau deviendra alors une tâche ardue, que vous abandonnerez bien vite, après avoir échoué à maintes reprises à attirer l’attention du serveur.

N’allez surtout pas croire, comme nombreux, que c’est une question de charisme, de présence, d’apparence, ou de forte poitrine. Tout se résume au timing, soyez réactifs. Vous pourriez être le président de la République que, avec dix autres tables en attente, je vous oublierai tout aussi aisément*, et ne remarquerai absolument pas vos gesticulations désespérées en vue d’obtenir une corbeille de pain.

Vous n’aurez qu’une seule raison valable de vouloir croiser le regard et l’attention de l’équipe, drague mise à part : si vous présentez des doléances au regard de votre plat. Dans cette situation, n’hésitez plus : gesticulez. Bien sûr, ramener un plat en cuisine est une perte de temps cruciale qui agacera le serveur en charge de votre table. Mais nous préférons cent fois ce léger désagrément à vos reproches acerbes lorsque nous débarrassons. «  C’était bon, mais votre chef n’a aucune idée de ce que « à point » veut dire, les frites étaient froides, et il manquait la sauce ».

Premièrement, une fois votre plat terminé, nous ne pouvons plus rien y faire. Deuxièmement, il n’y a rien de pire que devoir se confondre en excuses lorsque tout ce que nous désirons répondre est : « bah j’y peux rien, tu pouvais pas le dire avant, connard ? ». Se forcer à manger un plat qui ne vous convient pas pour ensuite vous plaindre du supplice que vous vous êtes infligé relève d’une logique douteuse, sadomasochiste et entièrement française.

* Cette affirmation étant délibérément, honteusement fausse. Cependant, la direction et l’équipe ne sont en aucun cas responsables des objets volés ET de la starification de notre société.