Le grand pardon

Le grand pardon

juillet 5, 2015 0 Par ArielLittel

C’était bien, ce que Monseigneur David a dit aujourd’hui. C’était un beau prêche, sur la patience, le pardon, l’amour d’autrui. Des thèmes majeurs de la religion, à aplliquer sur nos vies au quotidien.

Adèle aime bien les prêches de Monseigneur David. C’est un guide aux paroles sensées, prononcées d’une voix douce, dans le silence de l’Église. Dans cet univers de recueillement où elle se sent bien, chaque dimanche après-midi. Dans le calme résonnant du lieu de culte, elle quitte un instant ce monde qui l’angoisse, ces rues où le danger et l’angoisse sont à chaque coin de rue.

A l’Eglise, Adèle oublie la rue. Elle oublie son travail. Elle oublie son âge et les enfants qu’elle n’a pas. Elle oublie même Paul.  Son cher Paul, qui lui aussi, en ce moment, l’angoisse. Que doit-elle lui répondre, à Paul,  qui veut des enfants, qui veut un mariage, et qui, elle le sent, est pourtant de plus en plus lointain, absent, fatigué par son travail?

Elle devrait peut-être lui pardonner. Surtout par ce beau dimanche, ensoleillé par les paroles remplies de sagesse, de bonté surtout, qu’elle vient d’entendre. Elle doit les mettre en pratique, ces paroles. Pardonner. Comprendre. Elle s’y applique chaque jour, et celui qui les regarde tous peut  en être témoin. Elle courbe l’échine et donne son pardon.  Elle le donnera à Paul, ce soir.

Enjouée par ces belles résolutions d’humanisme, voila qu’elle presse le pas.  C’est bientôt dimanche soir, et avant de replonger complètement dans le vacarme de sa vie, elle aime, péché simple et mignon, ne rien faire le dimanche soir.  Avoir le temps de voir le temps s’effilocher.  Alors elle se presse, pour avoir le temps.

Mais d’abord, il va se permettre une folie. Un jus bio et frais, un smoothie comme disent les américains. Une boisson dont elle est devenue folle il y a quelques mois, en rentrant de la messe déjà. Un autre dimanche ou les paroles de Monseigneur David  l’avaient mise d’humeur badine. Elle s’était arrêté en chemin, au petit restaurant en bas de chez elle où elle n’était jamais allé. Elle avait eu envie de se faire plaisir, avait goûté un jus de fruit bio à emporter.

Puis, c’était devenu une routine. Alors, aujourd’hui encore, elle commande son « Detox », à base de citron frais et de gingembre. Elle patiente au bar, mais trépigne presque, déjà, à l’idée d’être bientôt seule, au calme, chez elle, et de pouvoir lire peut-être, avant de préparer le dîner. L’attente semble inexorable, elle veut rentre dans son salon capitonné.

C’est un peu long, là, quand même.

Adèle sort de sa rêverie, un nuage, une idée vient de passer. Que se passe-t-il ? Elle a bien commandé, et payé ? Adèle n’aime pas attendre son jus. Au point de prier, à chaque fois, pour que ce soit rapide. Elle n’aime pas attendre debout, à côté du bar, au milieu du ballet de ces serveurs un peu trop jeunes, un peu trop décontractés, un peu trop bruyants. Elle aimerait se faire toute petite, se recroqueviller, puis partir vite avec son trésor.

Mais là, c’est long. Elle regarde le jeune homme derrière le bar, et évidemment, il ne la voit pas. Elle prend son mal en patience, tant bien que mal, elle espère que son angoisse, son malaise ne se lit pas sur son visage. Mais ça l’énerve, quand même, que personne ne fasse attention à elle, comme souvent. Que personne ne lui porte réconfort ou attention. Le barman remonte d’un escalier où il avait disparu et la regarde, puis, elle en est sure, lui dit d’unn ton nonchalant que « Désolé Madame, ça arrive » sans y croire et en la tournant en ridicule.

Ça l’énerve, ça aussi, ces gens tendance. Ils se croient supérreurs parce qu’ils sont « dans le coup ». Des gens qui se sont quelque peu égarés, comme l’explique si bien Monseigneur David.  Mais des gens qui parlent toujours plus fort que les autres selon elle.  On n’entend qu’eux, alors qu’ils ne savent rien des vraies convictions, de la foi profonde, du calme, de l’amour ou du pardon. Ça l’énerve, et puis là, ça fait du temps. Alors elle prend son courage à deux mains, prendre sa vie en main comme lui dit Paul, et elle dit, à ce barman un peu trop détendu, que c’est long, qu’elle attend, qu’elle est pressée, et que si elle avait su….

…elle serait allé directement se cacher au fond de son canapé, mais ça elle ne lui dit pas, elle a honte, se fait toute petite. Elle en est sure, il n’en a cure, ça se voit, il a juste répété « désolé madame » quatre fois, hébété, l’air bête et mal embouti. Il faut avoir patience et pardon pour les faibles, elle le sait, mais ça fait trop, alors quand elle a – enfin – son smoothie en main, elle éclate, elle demande une ristourne, un peu fort et de but en blanc, mais sinon elle ne s’imposera jamais elle le sait, et dans la vie, il faut savoir s’imposer, surtout quand on a rien à se reprocher, quand on est dans son bon droit, comme elle.

Il refuse!!!!

Qu’à cela ne tienne, aujourd’hui, elle ne laissera pas passer, elle le lui dit, elle quitte le restaurant, droit chez elle, elle est énervée maintenant, et tout le calme, la paix, et la sagesse de Monseigneur David, elle en profitera pas, c’est trop tard, à cause de ce fichu barman, cet ignare sans foi, il lui a ruiné sa soirée, et Paul va arriver, et rien ne sera prêt, et c’est sa faute.

Mais aujourd’hui, elle fera comme Monseigneur David lui a dit, il y a quelques mois, en tête à tête. Elle s’affirmera, elle, ses choix, sa foi, sa personne. Pas se laisser marcher dessus, alors elle ouvre le PC de Paul, et elle écrit, par flots, sa haine et sa rage, et elle note ce restaurant, et ce barman, laisse un commentaire pour que ça n’arrive à personne d’autre qu’elle, pour que ces gens qui parlent forts n’aient plus de victoires sur les timides comme elle, pour qu’ils sachent tous. Les mots lui viennent facilement, elle met la pire des notes, un commentaire presque violent, elle n’a plus honte maintenant, elle s’affirme, c’est sa victoire aujourd’hui, contre ce barman, contre ces gens qu’il représente, cette « nouvelle génération » comme ils disent, contre les voisins du dessous et leur musique, contre tous, contre son patron, et Paul qui sera énervé, mais elle aussi, et c’est sa victoire contre Monseigneur David aussi, parce qu’elle laisse parler sa violence, et elle sait qu’elle ne devrait pas, mais Dieu, et elle dit son nom, fort, et haut, et elle referme le PC, ça fait du bien.

Et les choses peuvent reprendre leur ordre. Elle va préparer le dîner, tant pis pour sa lecture. Tant pis pour la méditation sur le prêche fabuleux de cet après midi.  Elle pardonnera à Paul de s’énerver car ce ne sera pas prêt, Elle sourit, car elle fait, encore une fois, preuve de mansuétude, de miséricorde, des valeurs qu’on lui a enseignées et dont elle est fière.

Et pendant qu’elle dîne, Adèle, et qu’elle n’écoute pas son Paul qui râle, dans le restaurant en bas, il y un barman du nom d’Ariel.  Un peu plus tôt, il s’est battu pour qu’elle l’ait, son smoothie. Car il est vigilant, que la cuisine l’avait complètement oublié, ce smoothie. Qu’il n’as pas hésité à descendre en cuisine affronter une armée de cuistots en pause et mal réveillés, puis coonvaincre un plongeur en anglo – tamoul que le smoothie, c’est important. Et dans le restaurant en bas, il y a un barman qui s’appelle Ariel, et qui se fait remonter les bretelles par son patron, suite à un sanglant commentaire sur Trip Advisor.

Crédit Photo: Jon Tyson