Une nuit en enfer

Une nuit en enfer

avril 3, 2019 0 Par ArielLittel

Ils attendent quoi, déjà, le couple assis là? Ils ont eu les menus ? Ils ont pris une entrée ? Quelqu’un les sert, ou pas ? J’arrive pas à distinguer si il y a encore des couverts sur la table. Ou si celle-ci est propre. À juger par l’insistance de leurs regards, ils attendent quelque chose.

Je me retourne, et trébuche sur la chaise haute d’un bébé qui se met à hurler. La table 30 me regarde avec de gros yeux, je les ignore. Mon patron passe  furibard, en me toisant.

– Y sont où, les plats de la trois, Ariel ? ILS ONT OÙ ?

J’en sais rien. À ma grande surprise, je ne sais même pas où se situe la table 3. Je décide d’ignorer la remarque. Je passe devant le bar, où un type que je n’ai jamais vu – un nouveau sans doute – s’agite dans tous les sens. Son bar est chaotique, la vaisselle sale s’entasse n’importe où et se mélange aux boissons à emmener sur table. Avant de démêler ce fatras et de prendre quoi que ce soit, je pousse la porte qui mène à la terrasse.

Je ne sais plus trop ce qu’il s’y passe, et c’est mauvais signe.

Celle-ci est blindée. Je m’en doutais. Il y a du bruit, des tables à débarrasser. Un grand gars, la quarantaine, m’agrippe le tee-shirt. Ça me fait réaliser, avec effroi, que j’ai oublié de mettre une chemise pour le service. Il faut que je trouve deux minutes pour aller me changer. Le type hurle presque :

— Et cette table pour quatre, elle se libère ? Ça fait presque une heure qu’on attend là !

Bien que je n’ai jamais vu ce type, je suis persuadé que ça ne fait pas une heure.

Ça ne fait jamais une heure.

Mais je ne le dis pas, et bredouille une excuse. Faut que je leur trouve une table. Je regarde autour, mais aucune n’a l’air libre, ou pire, sur le point de se libérer. Par contre, je repère des potes assis juste sous mes yeux. Ils me regardent, mais j’ai clairement pas le temps de tailler une bavette. J’ai toujours pas situé la table 3.

Ok, je dois calmer le jeu.

Je m’approche d’une table de quatre personnes prêtes à commander. Jean Dujardin lève la tête de son menu. Il sourit de son air moqueur.

–Z’avez des cheeseburgers ?

J’en sais rien, gars. Pourquoi j’en sais rien ? C’est bon, c’est Jean Dujardin. Je lui dis, mielleux, que tout à fait, mais je dois vérifier qu’il en reste. Les cuistots vont bien pouvoir me sortir un cheeseburger. Je cherche mon carnet dans ma poche arrière pour noter la commande de ses compères. Ma poche est vide. Merde. J’ai TOUJOURS mon carnet. Faut que je me dépêche. Je pousse la porte, rentre dans le restaurant. Mon père se tourne vers moi.

–Et la 3, alors ?

–Je sais pas ! On a des cheeseburgers ?

Un type assis au bar se retourne d’un coup.

–Vous vous foutez de moi ? Le patron m’a dit qu’il n’y en avait pas !

Je le regarde mortifié. OK. J’abandonne, et décide d’aller me cacher. Dans le vestiaire, en sous-sol. Ça gueule dans mon dos alors que je m’éloigne. Je me retourne, et ne peut donc pas voir ma collègue et son plateau. Je la bouscule, nos mains battent l’air en tentant de rattraper verres et tasses dans leur chute, et je me réveille.

J’ouvre les yeux, et souffle, un brin agacé.

J’ai ENCORE pris un inexpugnable « jus » en rêve cette nuit. Ou en cauchemar plutôt. Je pense au service du lendemain soir qui arrive. Pour une fois que la réalité sera plus douce que les rêves …

Crédit photo : Ant Rozetsky