Le vent se lève, ou la nouvelle serveuse

Le vent se lève, ou la nouvelle serveuse

mai 23, 2018 0 Par ArielLittel

J’en suis ébouriffé. Certes, car je suis, à l’image de bon nombre de mes modernes collègues, un indolent du peigne. Mais surtout, car l’ouragan qui me frappa ne laissa l’ombre d’un espoir à un semblant d’ordre capillaire.

C’est donc tous épis dressés que je cherche du regard, hagard, la cause de cette brusque tornade. Devant mes yeux dansent encore quelques étoiles, poussières vivaces éveillées par le choc. Je les chasse d’un clignement appuyé, me passe la main sur le visage et contemple un ciel parfait, dont tous les nuages ont été chassé par la tempête. Autour de moi règnent le calme apaisant et le murmure de l’ordre. Les tables marchent, je cours, rien d’inhabituel. Aucun signe, aucune trace du déferlement qui vient de s’abattre. Pourtant, cela ne fait aucun doute, j’en ai subi le souffle violent.

 

«le battement d’ailes à l’autre bout de la salle qui eut pu déclencher jusqu’ici tel ouragan impromptu»

 

Je fais alors ce que je conseille aux débutants. Je m’arrête, respire, jette un œil alentours et prend la mesure de la salle. Je suis comme un boxeur qui se relève, hébété, analysant la situation à toute allure avant que n’arrive le prochain coup, la prochaine commande, la requête suivante.

Table 12, ils attendent, mais je sais que la commande est réclamée en cuisine. Tout va bien. Table 14, je dois servir le vin, un Gamay, table 7, il faut débarrasser le fromage, et Nolwenn vient d’installer la 16 dans mon rang, que je dois accueillir. Faible brise, rythme de croisière, toutes voiles dehors. Pourquoi alors ais-je été soufflé ?

Qu’importe. Je reprends le fil de mon travail, fait fi des distractions du passé pour me concentrer sur les embûches à venir, mais rien n’y fait, je ne peux empêcher une partie de mon esprit de s’énerver. Je cherche la cause de cette tempête inexplicable, le battement d’ailes à l’autre bout de la salle qui eut pu déclencher jusqu’ici tel ouragan impromptu. Je m’en use les yeux, les plisse pour distinguer ne serait-ce que le frétillement d’un papillon, mais je ne distingue rien. Rien, comme ce que fait la nouvelle serveuse, parachutée dans mon rang. Elle court, elle court, la nouvelle, et ne fait rien. Technique dite du « poulet sans tête ». Elle court, et ses passages brassent du vent, comme elle d’ailleurs. De telles bourrasques, que j’en suis tout ébouriffé.