Un shooter et ça repart

Un shooter et ça repart

juin 8, 2015 0 Par ArielLittel

          La restauration est un immense fatras d’hommes et de femmes. De leurs expériences, d’atmosphères, de règles tacites et de transgressions acceptées. Dans n’importe quelle brasserie de la vieille école, on vous enseignera qu’un serveur ne peut pas,  ne doit pas boire un verre sur son lieu de travail. Une fois le service terminé et le loufiat épuisé, ce dernier ne peut sous aucun prétexte s’asseoir sur cette terrasse qu’il a lorgné la journée durant. Si par hasard, le brave trimardeur s’égare et se prélasse en compagnie d’un demi bien mérité, il risque, si ce n’est les remontrances du patron, le renvoi pur, simple et définitif. Séance tenante. 

 

La restauration est avare de temps perdu. 

 

  Pour autant, se rincer le gosier en douce durant le service, au bonheur d’une bouteille dissimulée dans l’office, est l’arcane secrète la plus éculée du métier.

     Dans d’autres établissements, les serveurs se délectent d’une pause commune à la vue de tous, sympathisant avec les derniers clients, verres à la main.  Boivent allégrement durant le service, cocktail négligemment posé sur le zinc, ou shooter express entre deux commandes. Les règles ne changent pas, mais chaque restaurant les adapte, et sur cette interprétation se base ce qui fait l’atmosphère d’un troquet.

     Quoi qu’il en soit, que le doux breuvage provienne d’une flasque cachée ou des bienveillances conjointes du barman et du patron, le résultat est inévitablement similaire : ce serveur qui vous sourit de toutes ses dents est probablement « pompette », voir complètement saoul.

«un soupçon d’alcool peut aider à façonner ce sourire qu’il nous faut porter en étendard»

     Soyez indugents. La tentation est grande et la transgression facile. Servir bières fraîches et cocktails à des clients se prélassant au doux soleil qui baigne la terrasse fait irrémédiablement grandir l’envie pressante, non pas d’un mojito, mais d’une boisson fraîche et quelque peu alcoolisée. Comme dans l’exercice de tout métier physique, un stimulant est toujours le bienvenu. « Un shooter et ça repart », ou la devise des barmen en plein rush.

  Sans atteindre le point de non-retour, où, les yeux vitreux, nous déballerions notre vie et notre amour au premier client venu, autrement dit beaucoup de monde, un soupçon d’alcool peut aider à façonner ce sourire qu’il nous faut porter en étendard et qui ne doit plus nous quitter.

     Si le reste du monde le soupçonne, ceux du métier l’érigent en évidence: la restauration est un métier d’alcooliques. Si vous ne l’étiez pas encore, ce jour fatidique où vous avez appris ce que « démouler », « réclame » et « à la voix » signifiaient, vous l’êtes néanmoins devenus. Qui s’attend à voir un maçon, un vendangeur, un plombier sain de corps ? Peu à peu, l’alcool vous aidera à démarrer cet énième service, vous réchauffera le cœur et les manières. Il vous permettra de tenir le coup physiquement, d’endurer mentalement. À la fin du service, il sera ce réconfort cordial et agréable, cette chaleur diffuse dans votre corps fourbu. Pire, il deviendra vite votre berceuse préférée, la seule qui vous permettra de fermer les yeux, faire redescendre cette pression qui autrement ne vous quitte que sur les quatre heures du matin.

    De fait, le serveur se retrouve presque en permanence soit saoul, soit « en gueule de bois ». L’un est le meilleur remède à l’autre, et vous voilà prisonnier d’un cercle infernal qui ne se brisera qu’avec votre changement de domaine professionnel. Servir saoul est ardu, servir à la suite d’une soirée terminée à midi bien pire, et un art véritable. Seulement, j’y reviendrais plus tard, je vais me servir un verre.

 

Crédit photo: Joel Herzog