Un p’tit service?

Un p’tit service?

février 18, 2020 0 Par ArielLittel

Il abrège sa discussion avec le client, sourit pour clore l’échange, et se met à l’écart du service, près du coin du bar qui jouxte la sortie. Il s’accoude et, tout en gardant un œil sur la salle, m’interpelle.

« Et du coup tu fais quoi alors ? Tu veux écrire, c’est ça ? »

Ça fait quelques mois que je n’ais pas vu Pierre. Je précise : quelques mois de vacances. Deux, pour être exact. J’ai pas changé de vie, entre-temps.

« Ben ouais, c’est ça. Je cherche du boulot là…parce que ça paye pas son homme, non plus, faut pas déconner… »

Je dis ces derniers mots d’une voix faible, qui cherche à se faire couvrir par le brouhaha ambiant. J’avale une gorgée de bière pour changer de sujet. La gêne, celle des inactifs, des demandeurs d’emplois, s’installe dans le silence.

« Mais tu cherches plus en restauration ? »

Je souris. L’œil de Pierre brille. Dans l’intonation de sa phrase, il y a cette once d’espoir mal dissimulée, comme un enfant qui tente un ultime subterfuge, et observe le résultat. P’tit malin, va. Tu crois que je te vois pas venir ? Au fond, ça me fait plaisir. C’est la fierté, parfois trompeuse, d’avoir laissé, dans certains endroits, un bon souvenir.

À l’instant, il vient d’évoquer son projet futur. Enfin, le dernier en date. Je déroule sans peine la pelote de son raisonnement. Il ne s’en cache pas vraiment d’ailleurs, à quoi bon ? Voilà qu’on me propose du travail à demi-mot. Je suis flatté, et c’est bien là le problème.

Parce que deux pintes plus tard, au nom des souvenirs de service, j’ai presque envie de dire oui, et de me mettre à faire des plans sur le rebord des verres. Des ébauches aussi bancales que mon équilibre. Des rêves flous de réunification d’une équipe du bon veux temps, cette « dream team » autoproclamée comme il y en a dans tous les bouges de France.

Rengagez-vous, qu’ils disaient.

C’est la même histoire partout. À chaque fois, la même question. À croire qu’il n’y a pas un boui-boui qui ne soit pas en manque de personnel. Si je me reconvertis, ce sera sans doute ça, le plus étrange : ne pas voir des offres de postes se présenter d’elles-mêmes, susurrer à mes oreilles, tenter de me séduire. Ne pas devoir refuser du travail, parfois même à contre cœur. Chercher du travail me surprend.

Parce que promis, c’est fini.

Pour un temps tout du moins. J’ai déjà assez écrit sur le sujet. Vous savez, je sais que la restauration ne laisse pas facilement ses enfants quitter le nid.

Mais c’était bien, en tout cas. Pour de vrai, pas pour rassurer, ni pour faire plaisir, ou par pure politesse avant de quitter les lieux.

Ou c’était drôle, tout du moins. Et faire rire, c’est déjà faire la moitié du chemin, paraît-il.

C’était facile aussi, l’expérience aidant. Confortable. Et le confort, c’est bien connu, ça tue. Les souvenirs aussi, d’ailleurs.

Car bien sûr, quand on me propose des extras à tout va, je ne me souviens que du côté « extra . De la fête derrière le bar, de l’esprit d’équipe et de ce contact permanent avec le genre humain, absolu, bouillonnant et étouffant, parfois, fait de sourires, de blagues et de clins d’oeils.

C’est un coup à faire vaciller une statue, ces histoires de distorsion de la mémoire. Même le pire finit par ressembler au meilleur, après le temps nécessaire. Tout manque à ceux qui aiment sans compter.

À la réflexion, c’est bien pour cela qu’il y a toujours des alcooliques. Leur esprit est comme marqué au fer rouge par le goût, ou l’extase, ou la douceur de l’oubli que provoque l’alcool. Assez pour en oublier les maux du jour d’après.

C’est pour cela qu’il y a toujours des clients.

C’est pour cela qu’il y a toujours des barmaid, des serveurs, des cuistots et des cheffes.

Un p’tit service ? Pour la route ?

Crédit photo: Johanna Buguet