Toi, l’étranger

Toi, l’étranger

mai 22, 2015 0 Par ArielLittel

Il suffit d’un rien, un grain de sable emporté au vent, une infime tâche au tableau, pour ruiner une journée, détruire une humeur. Il suffit d’un client hostile, déversant par flots sa bile sur le serveur. D’une bande de pénibles, qui apporte avec elle méfiance et anxiété. D’un geste dédaigneux, parfois. D’une absence totale de sourire, d’une phrase assassine, d’une flamme de condescendance nichée dans le regard. Il suffit d’un rien pour exacerber, il suffit d’un rien pour attrister.

Parfois, c’est le service durant. L’horoscope du 20 minutes a beau évoquer « une grande confiance au travail, de nouvelles perspectives, des rencontres intéressantes côté cœur », Saturne, éternel insouciant, est en retard, ne s’est pas aligné avec Jupiter. Tous les clients semblent insupportables, vous êtes à bout, devenez sec et mauvais, priant pour que ça cesse, regrettant votre affliction, vos mots. Parfois, tout se déroule à merveille, vous marchez sur l’eau, les clients rient, montrent risette, vous aiment ; puis vous prenez une claque, venue d’une erreur, d’une anxiété mal contenue par la belle de la 24, et c’en est irrémédiablement fini de vous.

Si, serveur, je démarre un service au pays des bisounours, j’ai trop l’habitude pour m’en réjouir. J’attends, secrètement, la bourde, le connard, la panne d’électricité. Je profite du répit, mais garde mes forces pour l’averse.

Ne pas craquer, moralement ; garder le sourire, préserver son entrain, savourer les nouvelles rencontres, même si la dernière en date s’est avérée désastreuse. Un chemin semée d’embûches, où je me glisses sur la pointe des pieds, d’un abord guilleret, profondément méfiant. L’irrévérence aboie, les nuages passent, et l’éclaircie, même pour une minute, fait renaître l’espoir. Il y a quelques samedis de cela, en extra dans une soirée électro, j’ai « pris » en pleine figure 4h de rush, une tempête d’incivilité, de clients malpolis, excédés, insultants. J’ai tenu le cap, résisté à l’envie débordante d’enjamber le bar pour distribuer les claques. Personne, même le plus patient des serveurs, ne peut tenir face à un déferlement d’aigreur hautaine et condescendante. Pourtant.

Mon salut, celui de mes collègues, cette fois-ci comme beaucoup d’autres, nous le devons à toi. Toi qui as émergé de la masse tout sourire, calme, la délicatesse à fleur de peau, l’iris mâtiné de compassion, la gentillesse débordante. Toi à qui je n’ai pas pu parler outre-mesure, toi que je n’ai pas pu remercier du fond du cœur, pas eu le temps, perdu au milieu des vagues d’irrespect. À l’inverse, tu m’as remercié à outrance, ton sourire résistant, courageux, à ma tension, ma sueur et mes manières rudes et précipitées. Toi, et tous les autres comme toi, ridicules lueurs dans nos nuits de service, auquel nous nous accrochons, qui embaument nos souvenirs, qui nous permettent de continuer. Si le client suivant a l’aubaine de profiter d’un service accueillant, sympathique et rayonnant, c’est grâce à toi. En service, je me nourris de tes sourires. De vos sourires.

Merci.