Soucoupes volantes et crème brûlée

Soucoupes volantes et crème brûlée

juin 13, 2015 0 Par ArielLittel

Un dimanche soir peut prendre plein d’apparences différentes. Pour une foule informe que nous dénommerons la « majorité silencieuse », dimanche soir rime avec « pâtes bolo » et « film sur TF1 ». C’est agréable, bordé de sécurité, de calme et de repos bien mérité.

Bien qu’ils ne soient rarement croyants,  pour de nombreux barmen et serveurs, dimanche est jour de repos. Ca rime avec fête, dépravation, drogues, alcool, sexe, liberté, tout en suivant deux problématiques bien définies : trouver des amis prêts à faire la fête, dieu bénisse les étudiants, et trouver un bar, une boite, un lieu de débauche ouvert et rempli un dimanche à minuit.

Enfin, pour d’autres galériens officiant dans un sept sur sept, le dimanche soir n’est rien de plus qu’un service qui s’annonce calme. Ça rime avec fermeture précoce, bonne humeur, détente et ménage.

J’étais donc de corvée, ce dimanche soir, polissant mon bar et surveillant du coin de l’œil Léa qui servait les clients disparates, tandis que Marco s’échinait sur la sempiternelle équation du serveur de nuit : comment fermer le plus vite possible tout en restant poli, respectueux et accueillant. Tout se déroulait dimanchement bien ; c’était d’un calme absolu.

Seule  » l’ As  » (comprenez la table numéro 1) semblait pouvoir perturber le tranquille ordre des choses. Un couple de trentenaires y tenait une discussion houleuse, un ressac de rupture. Deux fois déjà, la femme s’était dirigée précipitamment vers les toilettes, les yeux embués. Des couples qui rompent, se fanent, s’embrassent, se découvrent : nous, serveurs, sommes les témoins de l’amour. Au fil des services, nous en avons vu toutes les facettes, de l’engueulade aux toilettes bloquées. Comme beaucoup pourtant,  je n’avais encore jamais vu de soucoupes volantes. Si ce n’est dans un film du dimanche soir.

« Cela faisait déjà quelques secondes que Marco, Léa et moi-même avions stoppé tout effort, interloqués »

Pourquoi, si la soirée tourne au vinaigre, vouloir s’entêter ? Ce couple, larmes déployées, se jetait à la figure ressentiments et amour perdu. Pourquoi ont-ils continué jusqu’au dessert? Je ne peux, aujourd’hui encore,  trouver d’explication rationnelle. Ce soir-là, je ne fus pas le seul.

Devant l’inutilité de leurs crèmes brûlées, qui n’avaient rien d’exceptionnelles, et devant l’incohérence de la situation, ils finirent par trouver, esprits pragmatiques, la seule utilisation rentable qu’ils pouvaient faire de cette nourriture superflue et de ce temps perdu. L’habitude, peut-être, de s’accorder des douceurs à deux, de toujours vouloir prolonger les moments passés ensemble. L’effort quotidien d’un couple, que ce soir-là, ils se jetèrent au visage. Littéralement.

Ce fut la femme qui commença, une pleine cuillère jetée d’un geste large, qui s’étala dans le cou de l’homme. Il répliqua aussi sec, d’une cuillère non moins pleine en direction de son chemisier.

L’escalade de la violence ne pouvait atteindre qu’un seul sommet. C’est toute la crème brûlée, pot en terre cuite compris, qui vola en direction de l’amant, retapissant son visage interdit, la banquette, la table, le mur, les tableaux.

Cela faisait déjà quelques secondes que Marco, Léa et moi-même avions stoppé tout effort, interloqués. Nous regardâmes la femme se lever et partir en silence, bouillante de rage. Quand ce fut l’homme qui se leva en direction des toilettes, sans un mot à notre égard, nous ne réagîmes pas non plus. Par contre, avant son retour, les regards amusés et blagues potaches avaient déjà fusé.

Marco : « Ca sent le brulé, là non?  »

À son retour des commodités, nous avions tant bien que mal retrouvé neutralité et calme. Sans rires ni jugements, nous reprimes nos occupations, guettant du coin de l’oeil son prochain geste. L’homme se présenta au comptoir, recoiffé et digne. Il s’excusa, régla la note, s’excusa à nouveau, laissa vingt euros de pourboire. Une fois ses talons tournés, nous sourîmes à nouveau.

Léa, comme toujours pragmatique : « ouais, ben pour vingt balles de tips, j’te dis, il la jette où il veut, sa crème brûlée ! »