Se plaindre en paix

Se plaindre en paix

novembre 8, 2016 0 Par ArielLittel

Si ce blog a la chance de pouvoir compter sur des clients réguliers, alors ceux-ci seront arrivés à une conclusion somme toute évidente, mais qu’ils auront, par gentillesse, renâclé à formuler : je me plains. Beaucoup, même.

C’est un fait avéré, ce lieu virtuel est l’antre où je lâche un lest qui n’a que le poids des mots. À longueur de phrases, je paraphe les paragraphes de gémissements sur mes conditions de travail, les clients pénibles, les clients fatigants, les clients malpolis, les clients lâches, bref, les clients. C’est vivifiant, ressourçant, délectable. Pour moi tout du moins. Seulement, ce constat pourrait susciter chez certains esprits paresseux d’hâtives conclusions, qui seraient tout autant réductrices que finalement, vraies. Tous les serveurs se plaignent. Beaucoup.

C’est une façon de se montrer, un masque pour notre public, cette société. À tous, l’image d’un serveur est celle d’une grande gueule en chemise, râlant à tous les vents, critiquant et haranguant l’acerbe à chaque conversation. Le serveur est celui qui a un avis sur tout, et surtout ce qu’il ne connaît pas ; avis négatif, ou tout du moins railleur, et provocant.

À cela, nombreuses raisons, innombrables vertus. Vous faire réagir aussi vite qu’un article sur BuzzFil, être cet indéfectible moteur de conversation, qui hérisse le poil autant qu’il invite à la réplique. L’insupportable jugement de celui qui feint l’omniscience, de celui qui a feuilleté d’un œil vague les gros titres du Parisien\Aujourd’hui en France, la présomption qui une fois émise, engendre un tollé de réactions diverses et contradictoires de tous les propriétaires de coudes posés sur le comptoir.

Que voulez-vous ? Notre métier, outre de vous vendre des plats douteux et des cappuccinos faits à la va-vite, est aussi de vous divertir. Et la meilleure sérénade qui soit à vos oreilles, est souvent votre propre voix. Notre but alors, vous faire tailler la bavette, surtout au figuré. Nous jouons le jeu appris par cœur, et qui finit par se graver à même nos réflexes. Ainsi, en bons français réac’, nous nous plaignons outre-mesure.

C’est aussi un masque simple, à votre image, et facile à porter. Le serveur bougon est exactement ce que vous attendez, c’est un poncif parisien qui nous permet, les mauvais jours, de jouer petit bras sans décevoir.

Sans les plaindre, nous pourrions aussi dire que les serveurs ont généralement la vie dure. Ce à quoi l’esprit bien-pensant rappellera que les petits africains les mineurs chinois les infirmiers aussi.

Plus encore ; nous passons nos journées, si ce n’est à travailler, à vous écouter vous lamenter. Sur votre petite et unique personne, vous les 80 clients de notre service journalier. En comparaison, nous avons la fluette impression d’être muets. La clef de voûte du système n’est pas loin : à nous plaindre plus vite, plus fort et tout le temps, nous nous soustrayons d’avance à vos plaintes futures. Car elles finissent généralement par arriver, et si ce n’est vous, ce sera votre voisin. Laissez nous le luxe d’éviter parfois l’affront et l’épreuve ; laissez-nous nous plaindre en paix.