Rush, épisode 2

Rush, épisode 2

novembre 1, 2015 0 Par ArielLittel

Si tu n’as rien suivi, et qu’au vu de l’intitulé “épisode 2”, tu es pris d’une panique contemporaine du genre:

– “attends, ça veut dire que j’ai pas vu le spin-off du trailer du pilote? C’est la meeeeerde…”

alors rassure-toi, le lien vers le premier épisode, sans publicités, est là :
libère la rage de ton index ici

Pour ce qui est de la suite, la voici :

Le rush, un vent qui souffle le bazar, une tempête à laquelle le marin se prépare. Pernicieux, frontal, violent, il possède de nombreux alizés, tous différents, pour un résultat semblable: les gouttes de sueur sur nos fronts. Comme écrit avant, (deuxième chance, flemmard), le rush est attendu, craint, redouté, espéré parfois. Alors toute l’équipe fourbit ses armes : c’est dimanche, il est 11h, dans une heure, 200 couverts nous tombent dessus. C’est le « bon » rush, celui, prévisible, que tout le monde a préparé. La belle nuit de tempête prévue une semaine à l’avance par Météo France, le temps de barricader la maison comme il faut et de regarder Derrick au chaud, satisfait, confortable.

derrick

Le bonheur, quoi.

Tu sors de ce type de rush lessivé, mais heureux. L’équipe a tenu, les stocks ont tenu, les quelques inévitables accrocs ont été enjambés sans même un regard, facile. Le sentiment du travail bien fait, la félicité simple que t’as inculquée la société, tu sais, travail-famille-patrie. Limite tu secoues la tête de droite à gauche, la langue pendante, le regard fier attendant le susucre, la récompense, une bonne bière.

Il y a aussi, forcément, le revers de la médaille. Le calme plat. La mer d’huile. Tout le monde est sur le pont, le bateau est briqué, luisant, majestueux, prêt à tout, et il ne se passe rien. Une des plus grandes phobies du patron, et du serveur aussi, si ce n’est pas la période de Rolland Garros, et que Léa n’a pas pris son Iphone avec la TV en direct.

Seulement voila : si la météo n’était pas imprévisible, personne n’essaierai de la prévoir.

Attendez, j’en ai d’autres comme ça :

Si la tempête n’était pas féroce, personne ne la craindrais ?

Mouais

Si le rush n’avait rien d’exceptionnel, je ne serai pas en train d’écrire à son sujet.

Donc, ce serait beaucoup trop facile, et agréable, de toujours préparer son rush au millimètre. En fait, professionnellement, nous sommes supposés toujours nous préparer à celui-ci. Éviter toute surprise, être prêt, toujours. Les serveurs, comme les boy-scouts.

Mais voilà, difficile de croire à la fable inventée par ton responsable consciencieux, qui te racontes que si-si, on va faire 100 couverts un dimanche soir, alors réveilles-toi, prépares ta menthe, ça va envoyer du cocktail sévère. De fait, le restaurant vit souvent dans un semi-bordel, où chacun fait le minimum nécessaire pour que le bateau reste à flots, tout en fermant scrupuleusement les yeux sur tout ce qui ne va pas, et sur ce gros nuage noir qui grandit à l’horizon.

C’est à ce moment, lorsque pointe le tsunami surprise, que tout part à vau-l’eau. (Pardon). En fait, le simple fait de savoir qu’ils ne sont pas prêts agace les serveurs à tel point, que ça en crée déjà des tourbillons. Après, c’est…le rush, le vrai. Celui où rien n’est prêt, mais les clients continuent à venir, vagues incessantes. Celui où plus personne ne parle, tout le monde aboie ; pendant 2, 3, 4h, on se croise, s’invective toutes les 20sec, en moyenne. Pourtant, quand le calme revient, persiste cette impression qu’on ne s’est pas vu des dernières heures. Le rush, on le vit dans sa bulle, concentré à l’extrême, prévoyant, organisant, réagissant, enregistrant, hiérarchisant, se remémorant :

– le pass est rempli d’assiettes chaudes ;

– la table 2 fait signe, ils veulent quelque chose ;

– une table de trois se libère, faut nettoyer, prévenir le responsable qui gère la file d’attente ;

– la 27 veut de l’eau, du ketchup ;

Judy me dit qu’il n’y a plus de pain ;

– Solveig me dit qu’il n’y a plus de couverts propres, en demander à la cuisine ;

Kev me dit que c’est le bordel, qu’il va tuer la 9 ;

– ne pas lui répondre « ferme ta gueule » \ ne pas tuer Kev’

– y’a des boissons chaudes qui traînent sur le bar, c’est quoi ?

– Tom, le barman, a pas l’air d’humeur à ce que je lui demande. Tant pis.

– J’ai oublié de prendre la commande de la 11-12, et en sortant mon carnet de ma poche, me rends compte que j’ai pas lancé celle de la 35 ;

– Judy me demande des couverts propres ;

– la cuisine demande des verres propres au téléphone. Le barman ne pense pas à leur demander des couverts ;

– j’ai pris les plats au passe-plats, mais leur table de destination n’est pas dressée. Demi-tour.

– Kev’ me demande des couverts propres.

C’est sale. Le vrai rush, celui qui arrive par surprise, éreinte les corps et les esprits. La restauration devient une activité totale, physique autant que mentale, vous ne pensez qu’à ça. Le dernier coup de bouillon que j’ai pris a duré 4h, non-stop. En bar de nuit, electro-branché. Quand j’ai finalement pris 5mn pour boire un verre d’eau, fumer une clope et pisser, j’étais persuadé de n’avoir bossé qu’une heure et demi. C’est enivrant, comme l’urgence peut l’être. Il y a ceux qui, quoi qu’il arrive, aiment ça. Il suffit d’un rush pour savoir si quelqu’un est profondément fait pour ça ou non. Ça prend aux tripes, on se laisse déborder, et on finit par en rire, de ne plus contrôler, d’être en équilibre précaire, de surfer en permanence.

Est-ce mes meilleurs souvenirs en restauration ? Probablement. Mes plus grandes galères aussi, mais au final, rien ne vaut ce moment, chemise ouverte, visage et cheveux trempés, ou l’on s’assoit, « pause-staff » oblige, avec une bière, et qu’une voix rauque s’élève pour tous :

-rahhhhhhh, on s’est fait démonter !