Recyclage Abusif, ou le pourboire magique

Recyclage Abusif, ou le pourboire magique

septembre 18, 2018 3 Par ArielLittel

Même après toutes ces années, tous ces services, l’imprévu et l’insensé peuvent encore venir briser la course de la routine. Aucun service n’est à l’abri de l’apparition de l’impensable ou d’un pourboire gracieux, et certainement pas celui qui se déroule actuellement.

Elle avait quelque chose. Une présence, peut être, une légère aura sans doute, qui fit que je la vis, derrière les autres, timide, attendre son tour. Elle faisait la queue avec le respect de ceux arrivés avant, et sans oser dire quoi que ce soit à ceux arrivés après, mais passés devant. Quand elle finit par s’approcher, je compris: ce quelque chose qui s’attardait encore sur ses traits était de ces denrées rares qui ne s’offrent plus : un sourire.

Elle commanda, je la servis, et l’échange en resta là, car les yeux s’expriment en silence. Et sans que ce sourire ne s’efface, sans que cette politesse ne flanche, sa main alerte laissa un euro de pourboire sur le comptoir, que je ramassai en remerciant.

 

«À chaud, je veux qu’elle sente la honte que mon regard dépose sur toute sa personne»

 

Mais si je souriais, plus profond dans la pénombre nocturne, plus tard dans la nuit, lorsque je revis son sourire attendre son tour avant de pouvoir s’adresser à mes yeux, ce ne fut pas par vil intérêt financier. Plutôt car j’étais fier de reconnaître une cliente dans le cortège de visages, et parce que sourires et politesses sont toujours les bienvenus.

– Hey ! Te revoici !, m’exclamais-je tout en encaissant le client précédent, un type par ailleurs charmant, mais qui venait de disparaître de ma mémoire, de mon présent et de mon futur.

-Salut ! Vous faites des Perrier ici ? Je peux t’en prendre un ?

Je la vois fouiller son portefeuille, égrener sa monnaie. Pendant ce temps, je me retourne, verse la boisson préférée des tennismen, lui sert. Elle me tend deux euros. Ça en coûte honteusement trois. Je m’apprête à l’en informer avec toute la douceur du monde amassée dans un sourire contrit. Elle me devance dans une tentative de charme.

– Tu te rappelles, je t’ai laissé un euro de pourboire tout à l’heure…

C’est comme si je me trouvais dans un de ces palais des miroirs, et que tous se brisaient et s’effondraient dans un immense fracas. Si j’affichais un sourire, il a disparu. Et il ne se trouve certainement pas dans le regard que je lance en répondant sèchement :

– OK.

Je sais que j’ai hésité, une seconde. Accepter, ou non ? À chaud, je veux qu’elle sente la honte que mon regard dépose sur toute sa personne. Mais vu le type de soirée auquel nous sommes, j’imagine – je sais même – que peut être sa santé dépend de ce verre sans alcool. Je réfléchis trop.

– Ça te dérange ?, finit-elle par demander. Je suis déso, hein…

Elle sourit toujours, avec un air légèrement mal à l’aise. En réponse, mon regard se veut, et j’y réussis souvent bien, le moins amène possible.

– Tu comprends, je voulais pas casser un billet….

Le monde n’est qu’une morne plaine dénuée de tout charme.