Quand j’entre dans un restaurant

Quand j’entre dans un restaurant

mars 3, 2015 0 Par ArielLittel

Chaque fois que je trouve le temps d’assouvir mes désirs, de me rendre dans la salle obscure d’un cinéma, j’ai une pensée émue pour eux. Ces personnes qui, amoureuses du VIIe art, ont décidé d’en faire leur travail quotidien. Comment peuvent-ils encore apprécier les films comme de simples spectateurs ? En un clin d’œil, ils en décèlent toutes les ficelles, tous les anachronismes, repèrent la perche et le bras du cadreur qui traînent, oisifs, à l’arrière plan. Comment alors se laisser emporter par l’histoire, oublier quelques instants que ce n’est pas que du cinéma ? Rêvent-ils ?

Peut être n’étais-je pas si compatissant avant de connaître la même situation. Il ne se passe pas une semaine sans que j’envie mes clients ; ils se prélassent et rient autour d’une bière, insouciants, leur journée de travail derrière eux. Leurs soucis sont loin, évaporés, et dieu ! que j’aimerais être à leur place.

« je suis donc à deux doigts d’emmener ma compagnie ailleurs, ignorant, hautain, le serveur qui tente de me placer sur une table pourrie, coincée dans le brouhaha.»

Passons sur la tâche ardue de trouver des amis volontaires pour sortir un lundi soir. Un fantasme reste inassouvi, un rêve qui se refusera peut être toujours : je ne peux plus apprécier un restaurant comme un profane, et quoi qu’il arrive, assis sur ma chaise, je vois poindre ce sentiment de déjà vu.

Mon esprit ne fait qu’un tour, me voici au travail, les jambes me démangent, j’ai un sourd besoin d’amener la corbeille de pain à cette table, là-bas, qui doit être la 42, où le serveur a nonchalamment posé la salade périgourdine sans accompagnement. Puis, je passerai bien une soufflante au susdit serveur, à l’abri du passe-plat, avant d’aller houspiller la barmaid et l’aider à se débarrasser de cet amas de vaisselle qui s’empile, atrocement désordonnée, sur son bar.

Je ne suis pas encore installé dans ce restaurant que j’ai déjà vu la salle, enregistré les clients, décidé arbitrairement que les trois à côté de la fenêtre sont des connards. J’ai vu que le staff était « dans le jus », je suis donc à deux doigts d’emmener ma compagnie ailleurs, ignorant, hautain, le serveur qui tente de me placer sur une table pourrie, coincée dans le brouhaha.

Interminable souffrance : durant tout le dîner, je me retiens, essaie de sourire. Rien à faire, tout m’irrite. Il n’y a pas de tabasco avec mon Bloody Mary, mes frites ne sont pas cuites, la serveuse a oublié son sourire chez elle. Je ne veux pas hurler mon mécontentement, mais plutôt mettre la main à la pâte, rattraper le coup.

J’ai honte, aussi. Irrémédiablement honte de la personne en face de moi, qui se comporte comme…un client lambda, c’est à dire, une personne normale. Qui s’impatiente au bout de cinq minutes, passe commande au mauvais serveur, l’interpelle pour un rien, fais une blague mille fois entendue. Pire, croit devoir prendre les choses en main, prouver son autorité et son leadership en demandant d’une voix énervée, présomptueuse et cassante « où ça en est ».

« Ça en est » que ce cinéma ridicule a le don de me calmer, et me donne l’envie d’être le client le plus respectueux et agréable de la terre. « Ça en est » que généralement, je regarde mes proches avec un œil nouveau.

– tu vois, Ariel, c’est clairement du surgelé ici, ça se sent quand c’est pas du maison…

Regard interrogateur, sourcil qui se lève, et pensée intérieure: « Mais ferme-là ! Nous savons tous deux que tu sais à peine différencier les cuissons, t’as le palais pourri par la clope et les kebabs et tu penses que regarder Top Chef t’as donné un Mastère de critique culinaire… »

-Par contre, ce mojito, c’est tellement le meiiiillllleuuurr que j’ai goûté !

Ça peut briser une amitié, un coup pareil. Alors je prends mon mal en patience, tente d’oublier et de pardonner, et j’utilise toutes mes connaissances du métier pour devenir un client tranquille, calme, détendu. Je souris, j’excuse, je rassure. Je laisse du pourboire, souvent, rigole avec le staff du restaurant, et évite, à tout prix, cette phrase mille fois glissée à l’oreille des garçons de café :

t’inquiètes, je comprends, on fait le même taf… »

Il arrive alors qu’enfin détendu, j’apprécie l’instant, et peut-être, le restaurant.