Prime de tentation

Prime de tentation

décembre 3, 2019 0 Par ArielLittel

– tu devrais demander une prime de risque santé !

La boutade vient de ma partenaire d’escalade. Elle vient de me rejoindre pour une séance matinale et contemple mon visage hagard et fatigué. Comme excuse, j’évoque l’heure avancée à laquelle je me suis couché. Puis, j’évoque l’état d’ébriété avancé dans lequel je me suis couché.

Sa réplique me fait sourire. Si j’ai bu, c’était de mon propre chef. Et gratuitement, en plus. Difficile de ne pas en assumer la responsabilité et les conséquences.

Quoique.

« la principale cause de cet alcoolisme débridé est aussi évidente que la composition d’un screwdriver »

Loin de moi l’idée de dire que je bois à l’insu de mon plein gré.

Mais à bien y penser, l’esprit clair comme une vodka de qualité, l’alcool est sans aucun doute un des risques majeurs de notre profession. L’un de ses plus grands fléau, car peu sont ceux qui n’y succombent pas.

Qui ne rit pas sous cape, quand un nouveau fraîchement débarqué de la vie normale et saine, annonce qu’il ne boira pas en service, en semaine, en week-end, bref qu’il ne boira pas…parfois ?

La pression des périodes d’affluence, la sociabilisation à outrance et la fatigue physique expliquent l’irrésistible attrait pour un quelconque remontant. Mais si cela ne tenait qu’à çà, les infirmiers (ères) marcheraient de travers en continu.

Non, la principale cause de cet alcoolisme débridé est aussi évidente que la composition d’un screwdriver. Elle réside dans l’étalage, sans aucune honte, de toutes ces bouteilles aux formes alléchantes, aux arômes enjôleurs et aux noms intrigants. Elle réside dans la présence de ces infatigables pompes à bière, si simples d’utilisation. Enfin, elle réside dans cette verrerie aussi variée que foisonnante.

En un mot : la tentation.

« Le seul moyen de se délivrer d’une tentation, c’est d’y céder » O.Wilde

Rester sobre en restauration revient peu ou prou à essayer d’arrêter de fumer dans la zone fumeur d’un aéroport international. Ou à fermer les yeux dans un camp de nudistes. Ou à se passer volontairement d’eau au milieu du Sahara. Vous avez compris.

Il existe une autre explication.

Plus perverse.

Serveur comme barman, notre métier a un prérequis essentiel. La bonne humeur, le sourire, l’hospitalité ou enfin, la chaleur humaine. Or, hormis la Joconde, rares sont ceux qui sourient en permanence. Même les bienheureux insouciants de nature connaissent des jours sans. Surtout le cinquième, ou sixième, ou septième jour de coupure d’affilée.

Encore plus rares sont ceux dont le sourire et la chaleur ne se ternissent pas au prorata de leur utilisation, du contact humain incessant ou du rush essoufflé. Mais le service n’attend pas. Et la bonne marche du restau ou du bar dépend de votre accueil, de votre patience, ou même de votre capacité à vous entendre avec vos collègues. Certains ont la fête, la blague et la grandiloquence chevillés au corps, gravés dans leur nature. Pour d’autres comme moi, c’est déjà un violent effort sur une personnalité plus réservé, un travail sur caractère plus taciturne. Dont la répétition, parfois, estompe l’effet. Pourtant , il faut continuer à « mettre le feu » pour attirer, faire rire, sourire, rigoler.

Soyons honnêtes : il n’y a pas trente solutions.

Alors, insidieuse, une réponse à vos maux et à vos défaillances vient vous prendre la main. La jovialité factice de l’alcool, accessible sur commande aussi facilement qu’un mojito. Et alors que vos yeux se ferment et s’embuent, votre sourire s’agrandit et gagne en endurance. Vous aussi d’ailleurs, et bien vite, vos besoins en potion magique s’accentuent. La dépendance pour la performance, quand le barman devient un sportif professionnel…

…du lever de coude.

Crédit Photo: Alan Shaw