Personne n’oublie

Personne n’oublie

août 25, 2015 0 Par ArielLittel

Une fois n’est pas coutume, me voici à quelques services de « quitter » la restauration. Je mets ici de très gros guillemets, car si j’ai appris quelque chose, au cours de toutes ces années, c’est bien que la restauration, tu ne la quittes jamais complètement. Quoi qu’il arrive, tu continueras à faire des cocktails pour tes potes en soirée, à débarrasser dix assiettes d’un coup à la tablée familiale, avec une surprenante fierté. Et un jour, quelque part au milieu d’un futur pas si certain, tu seras dans la mouise, et tu reprendras du service. Parce que quoi qu’il arrive, tu n’oublieras pas comment « on envoie du bois », et en six ans, tu as appris à dire « mojito » dans toutes les langues. Et ce jour, derrière ce bar improbable, tu souriras, car au final cela t’auras manqué, d’être bon à ce que tu fais, de rigoler avec les autres galériens échoués là, de médire des clients.

Mais pas trop longtemps, cette escale, si tu le veux bien. Sinon, peu à peu, cette amie désabusée que tu nommes « amertume » reviendra délicatement te dire bonjour.

Elle a souvent marché à mes côtés, ces six derniers mois. Je pouvais voir son visage partout, et les reflets de ses yeux tristes me hantaient. Et pourtant, à quelques pas de l’intersection, et malgré tout ce que j’ai pu penser, puis écrire, je sais qu’il va y avoir un vide, quelque part. Ce ne sera ni le travail, ni la fonction, ni la position qui me manqueront. Plutôt tous ces prénoms que j’ai appris, puis oubliés, ceux des extra formés pour deux semaines, ceux des habitués, ceux des cuistots de passage. Ce sentiment, le plus fort peut-être, de faire partie d’un groupe soudé, solide, prêt à défier le reste du monde. Les gars du service, que tu vas soutenir quand tu ne bosses pas, et qui, bien vite, et même si vous n’avez pas grand-chose en commun, remplissent le commun de tes journées.

C’est comme un retour de colo : personne ne s’oublie, mais, si à l’occasion on se revoit, on ne sait plus quoi se dire. Le respect, les souvenirs et l’amitié restent, mais le présent et la magie ont disparu. Le service n’attend personne, et un jour, il part sans vous. Et alors, quoi que vous fassiez, autant de cartes postales que vous envoyiez, vous n’en êtes plus, de ce cercle fermé. Il est plus ardu qu’on ne le pense de raccrocher les crampons, poser shaker et plateau. C’est aller vers le calme, quitter l’éreintante tempête, mais aussi l’action et l’aventure. Il y a ceux qui se retournent, ceux qui disparaissent. Personne n’oublie.