Nacionalidades

Nacionalidades

juillet 10, 2015 0 Par ArielLittel

Partant du constat généralement approuvé selon lequel nous, forçats de la restauration, ne sommes pas très malins, voir complètement analphabètes et tout juste bon à retenir les commandes, il n’est pas surprenant outre mesure de nous voir tomber si facilement dans un océan de préjugés. Si, au détour d’une soirée, vous vous retrouvez à converser avec un prétendu serveur, et que celui-ci a la fâcheuse manie d’empiler les stéréotypes comme les assiettes sur son bras, pardonnez-le derechef, dans un généreux élan de compassion, de pitié et de condescendance.

Ici, loin de moi l’idée de dire que je m’extirpe de la basse-cour par mon intellect. Ce que je désire souligner, c’est qu’un cliché n’est rien d’autre qu’un arrêt sur image ; un stéréotype, une base de données moyennes. Donc, quelque part, probablement à mi-chemin entre vous et moi, ils se vérifient.

Alors, taxez moi de racisme, de nationalisme ; considérez mon étroitesse d’esprit, appréhendez mon métier, mon usure de garçon de café. Ceci étant dit, allons-y gaiement.

Les Frenchies : les anglais nous disent arrogants, fourbes, sales, et couards. À première vue, les anglais ne nous aiment pas. Désolé, mais mon caractère borné m’oblige à reconnaître les deux premiers adjectifs sans sourciller ; nous sommes, et même en France, les champions incontestés de la condescendance, du claquement de doigt, de l’ironie hautaine. Typiquement, le français, particulièrement le parisien, s’installe où il veut, surtout en terrasse, ne connaît jamais le nom du serveur, joue néanmoins l’habitué pour épater la galerie, boit du rosé pieds sur les chaises et lorgne la serveuse sans la draguer réellement. Fais aussi des blagues très moyennes, ne laisse pas de pourboires, sauf s’il est du métier. Voir, à tendance, grand seigneur, d’un geste qui se veut classe et décontracté, à vous demander d’arrondir à 30euros lorsqu’il doit régler 29,90euros. « Le reste c’est pour vous ». Pense d’une manière générale que tout lui est dû.

Technique d’approche : la jouer serveur « titi » parisien, leur en mettre plein la gueule sans l’ironie qu’ils croiront y percevoir, ils adorent ça, ça fait branché-détente, c’est trop cool.

L’américain, par opposition, se prouve être premièrement beaucoup plus respectueux, deuxièmement plus amical. C’est le syndrome de l’hypocrisie du sourire Freedent, pardon, Hollywood. La faute à leur « you » qui ne se conjugue pas au pronom formel. L’américain est donc très sympa, mais très chiant, requiert sans cesse. Contrairement au français, point d’arrogance ; mais toujours en opposition avec notre peuple, point de culture. Une différence fondamentale, pour un même résultat : l’Américain se pense lui aussi partout chez lui, et laisse donc 15euros de pourboire car il pense être dans une lointaine colonie des Amériques. Ce peuple fait le bonheur du loufiat.

Technique d’approche : patience, grand sourire, parler de chez eux, en rajouter des tonnes, leur montrer leur chemin sur le plan. Avec un brin de bonne volonté, et une hypocrisie égale à la leur, du tout cuit.

L’allemand : Classe, décontracté, discret, poli, souriant, tente de bégayer le français. Chiant de perfection, ne crée pas de contacts poussés, ne laisse pas de pourboires.

Technique d’approche : se rendre compte de sa présence.

L’espagnol : ne parle qu’espagnol. Est persuadé que vous aussi, même après que vous ayez difficilement répété trois fois « no entiendo » avec le pire accent du monde. S’exprime donc en espagnol avec les mains, s’assoit n’importe où, n’importe comment, hèle le serveur avec zèle et sans cesse, pense que la politesse est un concept usité, a une fâcheuse tendance à apporter sa boisson-sa bouffe au restaurant, viennent à sept pour que deux seulement se partagent un plat. Demande régulièrement des glaçons dans son expresso, bref : un peuple en crise. Personne ne s’étonne qu’ils ne laissent pas de tips, tous les serveurs les redoutent, voir les haïssent.

Technique d’approche : l’ultime défi, le challenge qui peut couronner tous vos efforts. Dans les campagnes, on entend encore chanter les loufiats revenus avec du pourboire d’une table d’espingouins.

Les Québecois : #désolélescopains. Des américains qui parlent notre langue, donc sans le « vous ». Sympas, marrants, compréhensifs, hypocrites, bien élevés, machines à pourboires. Attention, ceci ne prend pas en compte les Franco-Ontariens, une race à part.

Technique d’approche : à la cool Raoul, c’est les cousins, c’est la mifa. À ne pas vouvoyer, ranger sa susceptibilité au fond d’un tiroir, le québecois ayant tendance à sortir un truc hyper vexant avec un grand sourire. NB : ne pas l’appeler « cousin », ne pas parler politique et langue maternelle, étouffer son rire dû à leur accent, dire (beaucoup) de bien de la Belle-Province, en évitant toutefois de la nommer de la sorte.

L’Irlandais : tout dépend de l’heure de sa venue. À dix heures du matin, lorsqu’il enquille les Bloody Mary au brunch du dimanche, taiseux et les yeux dans le vague alcoolique, NE PAS lui demander d’enlever ses pieds du fauteuil. Voir, ne pas lui parler. À 19 heures un jeudi soir, un compagnon formidable, qui, pays en crise, ne laisse pas non plus de tips mais est honnêtement sympa.

Technique d’approche : passez à la prochaine table si vous voulez vous enrichir ; restez si vous cherchez de nouveaux amis. Dans ce cas, dire du mal de l’Angleterre, parler rugby, pas religion.

Le Japonais: on ne se comprend pas. de fait, le japonais pourrait se trouver être cambodgien, que nous le supposerions japonais. Disons que comme ils sont très nombreux à Paris, nous appellerons japonais toutes les personnes aux yeux bridés. Toujours un peu étrange, très poli, très sage, très calme. Peut, à votre grande surprise, laisser du tips, alors que vous ne lui avez pas adressé la parole. Ne montre jamais son mécontentement, et comme vous n’allez probablement jamais le revoir, ou le reconnaître, évite ainsi des excuses et du temps perdu.

Technique d’approche : oubliez tout ce que vous pensez savoir de la langue anglaise.

Le Corse, le Catalan, le Russe: comment ça, les deux premiers ne sont pas des nationalités? Le caractère jovial et bruyant des deux premiers n’a d’égal que le silence du troisième. Le russe a tendance a payer avec des coupures que vous n’aviez jamais vu avant. Dans tous les cas, être très vigilant. Diplomatie, sourire, sympathie, et fermez-la.

Technique d’approche : Prier pour qu’ils n’aient pas envie de se mettre ivres caisse, puis prier pour qu’ils partent d’eux-mêmes, sans casser le restaurant ou la tête de Steven, gentil serveur niçois, avant. Si vous n’êtes pas croyant, priez quand même. Après leur départ, respirer un bon coup, oublier.

Le sri-lankais: bosseur, travailleur, discret, sympa, mystérieux. Jamais du bon côté du passe-plat.

Technique d’approche : dire du mal des autres serveurs, ces enculés.