Liberté, j’écris ton nom

Liberté, j’écris ton nom

juillet 28, 2015 0 Par ArielLittel

Ne fais point aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’il te fassent. Maxime séculaire s’il en est, mais rarement honorée. Pour cause, l’égoïsme latent qui décore les murs de notre époque, le « je m’en foutisme » qui nous habille, et notre capacité à regarder ailleurs, à fermer les yeux, à nous prouver, par l’ignorance, lâches. Ainsi l’être humain, ou tout du moins la version que nous aimons qualifier de civilisée, se comporte bien plus mal chez les autres que chez lui-même. Le respect de l’hôte s’est quelque peu perdu, est devenu l’apanage des générations passées, sur lesquelles, Attila des temps modernes, nous chevauchons impitoyablement. Qui n’a pas, saoul, écrasé son mégot par terre à la crémaillère d’inconnus, renversé son verre sur le canapé d’un ami, sans que cela ne lui apporte ni désarroi ni profond malaise ?

Hospitalité naturelle ; si ces deux mots s’accordèrent un jour, le concept qu’ils évoquèrent alors s’efface aujourd’hui poliment, craintif, devant son ennemi ancestral la méfiance. Nous nous retrouvons de plus en plus à payer pour bénéficier de l’accueil. Et c’est ici que le bât blesse ; avec ces rectangles multicolores imprimés de chiffres, nous pensons trop souvent pouvoir acheter notre liberté, tels des esclaves d’une société capitaliste. Mais cette liberté que nous espérons échanger contre monnaie trébuchante n’est point celle qui s’arrête là où commence celle des autres ; plutôt une liberté absolue, chimérique, empreinte d’égoïsme, matinée d’égocentrisme.

Peut-on blâmer ces insouciants, travailleurs forcenés, prisonniers de leurs costumes comme le fou de sa camisole, âmes et vies vendues et exploitées, auxquels nous avons promis l’inaccessible ? Reste qu’épancher sa liberté sur l’autre revient à accabler l’esclave que nous étions encore quelques minutes plus tôt, avant la sortie du bureau, avant de venir s’installer, mince repos, à mon bar. Car le travail n’est-il pas la malédiction des classes alcooliques* ? Alors, la morale devient douteuse, la défense intenable.

Ainsi, cher client, arrêteras-tu séant de relaxer tes pieds sur les chaises. Après ton départ, je nettoie la merde accrochée à tes semelles comme les mouches à ton derrière, et ce en vue de l’installation du damné suivant. De même, tu cesseras de confondre terrasse et déchetterie ; nous poussons notre peine, et notre balai, à une heure trente du matin, et chaque détritus en plus, s’il ne s’est pas déjà envolé pour aller polluer ta ville, est une perte d’un temps qui nous est cher, celui où nous arrêtons d’être esclaves d’une profession pour devenir les serviles vassaux de Morphée.

Pour respecter cette logique nouvelle qui te surprend au fur et à mesure de ces lignes, tu cesseras aussi tes manigances flagrantes pour fumer en douce sur une terrasse que nous t’annonçons non-fumeur. Jouer aux gendarmes et au voleurs est certes très amusant, mais comme toi, je n’ai jamais aimé l’équipe des gardiens de la paix. Mieux encore : au bout d’un effort que je sais titanesque, tu éviteras d’écraser ce mégot qui n’était pas censé exister en premier lieu, sur la moquette qui orne notre terrasse, car tu le sais sans doute, homme d’expérience, la moquette, ça brûle.

Mais surtout, nous aimerions que tu restes propre. Ta maman te l’as appris peu après ta naissance, au prix de longs et patients efforts ; rien ne t’oblige à la désavouer de la sorte, à régresser à ce point. Alors, tu ne déféqueras ni à côté des toilettes, ni dans l’évier, ni dans la poubelle.

Ah. Ni dans l’urinoir, aussi. Ça marche pas, boulet.

Si, à l’aide des délicieuses boissons préparées par mes soins, tu sens une irrépressible envie de te vider via ce qui te sert de bouche, l’injonction reste la même : vise la cuvette. Pas les murs, pas le miroir, pas l’urinoir (ca bouche, bordel!) et de préférence, pas l’évier.

Me retrouver nez à nez avec ton vomi, ton étron, voir les deux, et devoir en appeler à ma conscience professionnelle, n’a rien de réjouissant. Et si, vu que ces faits se sont produits déjà bien trop souvent, l’habitude a remplacé le courage, et que je nettoie sans plus y penser, rien n’empêche une rage inextinguible de monter inexorablement en moi. Car à cet instant, je sens le poids des chaînes, du boulet que je traîne à chaque pas, enchaîné pieds et poings liés à tes déboires, à ta volonté d’une liberté écrasante. Je me sens ton esclave, abasourdi et écrasé par ta déchéance et ton avilissement. Surtout, j’aimerais pouvoir te crier ma rage, te frapper de mon dégoût et t’achever de mon mépris, mais, lâche, tu es anonyme, et a depuis longtemps fuit dans la masse. Sans prévenir, sans t’excuser, sans assumer, car tu n’es pas chez toi, et car il y a des gens payés, par ton argent, pour nettoyer. Je te hais, j’honnis ta manière de penser ; étrangement, le premier qui, un jour, assumera, je lui offrirai un verre ; mais à coup sur, ce raisonnement t’échappe aussi facilement que tes défécations.

* « Work is the curse of the drinking classes« , O.Wilde