Les yeux mi-clos

Les yeux mi-clos

juillet 22, 2014 0 Par ArielLittel

Minuit quarante, Léa la responsable, Seb le serveur et moi-même bavassons autour d’un demi. Le restau est fermé, la caisse bouclée, la terrasse rentrée. Seuls subsistent les halos des spots du bar, et les points rouges de nos cigarettes allumées. Bref instant de calme dans ce lieu public qui, pour quelques minutes, nous appartient. On se laisse aller, les chemises sont ouvertes, les sourires de façade ont disparus. On se plaint. Seb râle contre les grévistes qui lui mènent la vie dure : acteur tous les soirs entre 17h et une heure du matin, comme nous tous, il est aussi acteur de métier, le reste du temps. Doit se rendre à Francfort, puis à Prague, pour tourner des pubs mal-payées. Et jongle entre grève des cheminots, et des contrôleurs ariens.

Léa: « franchement, Seb, t’arrêtes pas de te plaindre…t’es bien français ! »

Moi : «  et encore, t’as pas à prendre le bateau…la SNCM aussi est en grève ! »

Seb : « non mais tu vois, franchement, ils disent que c’est pour le bien de l’usager, en attendant l’usager y galère ! »

Kevin, habitué qu’on avait oublié, caché derrière le bar pendant la fermeture : « non mais t’sais, c’est le service public hein…. »

Léa : « attends, moi je suis pour le service public, c’est important d’en avoir un…c’est juste qu’avec les gars qui galèrent au chômage, et la situation économique actuelle, les mecs qui se battent pour leurs avantages de privilégiés, c’est abusé… »

Serveurs, cuisiniers, barmen : pour ces professions, le travail a toujours été autorisé le dimanche. Les jours fériés, les fêtes nationales et autres weeks-ends de quatre jours, ça n’existe pas. Les journées « en coupure » de 13h, c’est normal, et si tu fatigues…. « franchement c’est bon mec, y’a pire ». Les contrats signés et imprimés sont un mythe, les vacances un bonus sur la feuille de salaire. Les jours de congés sont vus comme un traîtrise à l’entreprise : « t’es mignonne avec ta compet’ de cheval, mas je te remplace comment moi ? ».

«J’attends le mec de SUD-RAIL qui arrivera à leur faire comprendre pourquoi il débraye»

 

De fait, le forçat de la restauration respecte le travail comme l’enfant respecte la torgnole du père, bien obligé. S’en fait une fierté, l’érige en valeur, bagnard fier de sa prison. Dans les restaus où j’ai exercé, la majeure partie du personnel se disait de gauche. Solidaire des chômeurs de longue durée, des victimes de la mondialisation et de son capitalisme débridé. Mais une gauche ulcérée par les abus sociaux, les privilèges, les grèves. Au sein de mon équipe actuelle, la majeure partie ne veut pas faire carrière dans la restauration. Ils se rêvent acteurs, musiciens, géographes, journalistes, designers. Souvent, ce sont des étudiants qui empilent les heures de travail avec les recherches d’emplois et les temps partiels. Ce sont ceux qui ont choisi de se débrouiller, d’aller de l’avant, d’être indépendants. J’attends le mec de SUD-RAIL qui arrivera à leur faire comprendre pourquoi il débraye.

De mon côté, mon demi à moitié vide et les yeux fermés, je pense que le droit de grève est une liberté fondamentale. Je rouvre les yeux, regarde Léa et Seb, et pense que les cheminots abusent, ont trop crié au loup : le jour opportun, personne ne les écoutera plus. Cela me rend songeur, et, les yeux mi-clos, je rêve au jour ou nous oublierons nos petites personnes, arrêterons de comparer nos malheurs, cesserons de penser que notre travail est plus dur que celui du voisin. Alors peut-être pourrons nous marcher ensemble, et nous attaquer à des enjeux plus profonds qu’un jour de congé ou une poignée d’heures supp’ non payées.

 

Cover photo by Tim Mossholder