Les vétérans

Les vétérans

février 13, 2019 0 Par ArielLittel

À la manière dont ils entrent dans l’établissement, tu le comprends tout de suite. Ils vont droit, sans hésitations, sans regarder où ils posent les pieds. Ils ont cet air supérieur, triomphal même, des habitués, mais il y a quelque chose en plus. Une infime différence à l’œil ou à l’oreille, une assurance dans l’intonation et dans le regard qui ne s’enquiert d’aucune approbation. Et pour cause. L

Gare à toi, nouveau loufiat de cet établissement, si tu ne les reconnais pas assez vite. Sûrs de leurs soutiens parmi l’équipe, les vétérans n’hésiteront pas à te rire au nez, pédants et arrogants, du haut de leur expérience en ces lieux. C’est un fait: l’ancien, quand il revient sur les lieux de son aliénation passée, est roi en son pays. Le temps a effacé aigreurs et rancunes, et l’équipe salue le forçat repenti avec le plaisir que procure l’évocation des galères d’antan.

Souvent, l’ancien revient en meute, où tous sont bardés de faits d’armes poussiéreux. Bien vite, caressés par un accueil princier, les vétérans se comportent en despotes éclairés. L’ancien connaît ton travail, ses difficultés et ses avantages. Il connaît ton supérieur, est conscient de l’amas de crasse dans les frigos et reconnaît une commande « sans musique » au léger vibrato dans la voix de celui qui l’égraine. Mais sous couvert de ce savoir commun, et malgré celui-ci, il se conduit sans s’en rendre compte comme un client qu’il aurait honte d’incarner.

  « sa considération viendra peut être de ta capacité à l’envoyer bouler »

Aussi, gare à toi nouveau loufiat, si tu ne doubles pas les doses dans le verre de l’aîné, et ce de manière péremptoire. Gare à toi si tu t’avises, honnête homme, de « taper » leurs consommations, autrement dit de leur réclamer « paiement ». Mais surtout, gare à toi si tu n’opines pas du chef, en affichant selon circonstances un air compréhensif ou admiratif, devant l’évocation des services épiques et autres beuveries rocambolesques d’autrefois.

Car l’ancien n’a rien inventé. Car tes histoires ne seront jamais siennes, et les records établis par son équipe tomberont. Le restaurant changera, et ses antiques méthodes sembleront archaïques. Tout ceci n’est rien d’autre que l’histoire de l’âge, du temps qui passe aussi vite et subrepticement que durant un coup de feu perpétuel, à l’échelle d’un restaurant, d’une conversation et des souvenirs de ton interlocuteur.

Laisse donc parler les vétérans. Laisse-les être arrogants et parfois prétentieux. Laisse-les grappiller quelques minutes de fierté et de gloire pour toutes ces heures de labeur. Sans les faire payer. Comme toi, ils l’ont déjà fait.

NB : n’hésites point cependant, brave nouveau et sûrement jeune loufiat, à distiller une ou deux saillies moqueuses au vétéran. Car son aval peut compter, et que dans un drôle de monde où « gentil » est un adjectif péjoratif et où l’on rit des vieux, sa considération viendra peut être de ta capacité à l’envoyer bouler.

Crédit photo : Holly Mindrup