Les simagrées d’un clown triste

Les simagrées d’un clown triste

juin 3, 2015 0 Par ArielLittel

Ce sont des signes infimes. Seul un oeil avisé peut les déceler. L’oeil d’un connaisseur,  rompu aux us et coutumes du métier, qui, même sans en avoir la sagesse, possède l’expérience. Ce sont des signes légers, discrets, polis même. Sans crier gare, ils annoncent l’irrévocable, l’irréfutable. En toute simplicité. Ils sont si infimes qu’il est aisé de ne pas les voir. De les ignorer, ou de tenter, bataille perdue de la raison sur l’inconscient, de ne pas reconnaître leur accablante évidence.

Est-ce par malice que ces signes se font si petits? Comme sûrs de leur force, bardés de l’humilité sereine qui écrase la vantardise fébrile? Ils se cachent presque, amusés peut-être de nous voir les mépriser, ou feindre de ne pas les reconnaître.

Pourtant, ils sont bien là. Et ils sont de ces moralisateurs qui diront vous avoir prévenus. Ces ridicules signes de lassitude, de fatigue ou d’angoisse. Cette aigreur illégitime qui vous ronge chaque jour un peu plus tôt, un peu plus vite. Le regard las embrasse le décor, sans plus l’admirer, sans plus le voir. La main tremble, toujours, sans jamais faiblir. Cette paupière, irréductible, que vous ne contrôlez plus ; elle tressaille, perdue entre le jour et la nuit, questionnant sans cesse : est-ce le moment de baisser le rideau final ?

Ce n’est pas faute d’avoir oublié mon texte : nous avons joué la pièce cent fois. Ni faute de public, encore moins d’acteurs. Je suis le clown triste, seul au milieu de la scène, sous l’unique projecteur qui éclaire encore le théâtre vide, longtemps après la fin du dernier acte. L’excitation reflue et laisse derrière elle ce qui, comparé à sa majesté, semble être un interminable désert de solitude. C’est la fin du service, celle de trop.  Songeur, le clown lève les yeux sur cette salle vide où, seul public restant, ses souvenirs attendent le prochain acte.

Combien de soirs, combien de fois a-t-il voulu laisser son costume au vestiaire, ranger pour la dernière fois son nez rouge ? Combien de fois a-t-il douté de son improbable humour, de son sourire fébrile? Combien de soirs a t-il  questionné sa capacité à rempiler, à recommencer chaque jour à zéro ? Ne les a-t-il donc pas vus, ces signes annonciateurs de son déclin ? Ses yeux sont-ils aveuglés par l’ennui, ou ont-ils perdus la clairvoyance de leurs jeunes années? 

Hier, durant tout mon service en salle, je me suis surpris à marmonner. À la manière des gars du Cardinal. J’ai grommelé sans cesse, injures, rancœurs, jugements hâtifs et péremptoires. À la barbe des clients, sans plus m’en rendre compte, j’ai affiché cette usure qui ne sied qu’aux vieux loufiats, aux briscards cassés de la restauration.

J’ai encore franchi une ligne. J’ai ignoré un signe de plus. J’en ais déjà croisé une foule, de ces signes. De l’agacement précoce, véritable faille dans l’écorce, à la rage aussi spontanée que soudaine; du simple tic, à la manie obsessionnelle. Pour arriver peu à peu atteindre ce moment où les clients ne sont plus qu’une masse informe, seulement distingués par leur numéros de table.

 

« le revoici encore, une fois de plus sous les feux du théâtre, lancé à l’aventure de l’improvisation »

 

Vous ne voyez plus les visages, entendez seulement les commandes; votre politesse s’oublie, se fait cinglante, perd sa douceur et son sens. Vous débitez une litanie de blagues et de phrases répétées à l’usure, toujours dans le même ordre, sans plus chercher l’originalité, sans plus espérer éveiller ne serait-ce qu’un sourire. La curiosité a fichu le camp, s’est tirée avec son amie l’aventure. Gracieuse, elle vous laisse l’animal de compagnie, répondant au doux nom de routine.

À ses côtés, vous allez croiser la caravane des jours et le fantôme du confort accompagné de son ombre, la sécurité.

C’est ici que s’invite la lassitude. Elle suit notre clown triste, qui d’un pas lent se reporche son marasme. Il ne se surprend plus. Il continue à faire rire.  Douce illusion, car c’est maintenant à ses dépens. Puis l’illusion se casse, pars rejoindre la curiosité.

Combien de fois ai-je cherché à les rattraper, changeant de restaurant, changeant de quartier, de pays ? Ce n’est qu’en posant mon plateau, en changeant de métier, que je compris le secret qu’il voulait me confier, ce clown triste. L’histoire de cette étincelle au fond de son regard, cette lueur à embraser l’iris qu’il vous montre d’un sourire goguenard. Il le savait déjà, et si vous lui demandez pourquoi il est toujours là, à attendre les trois coups une fois de plus, il vous répondra d’une moue énigmatique.

Vous y verrez l’amour exagéré qu’il porte à ce moment, qui ne saurait être autre que bref, car trop intense. Cet instant où le revoici encore, une fois de plus sous les feux du théâtre, lancé à l’aventure de l’improvisation, chassant la solitude au milieu de ses comparses, riants de ne plus être tristes, riants d’être.

Chaque fois, j’y suis retourné. J’ai repris mes sourires et mes verres, mon plateau et ma verve, et j’ai remis les pieds au milieu du « rush ». Au milieu des galériens, au milieu de l’incivilité, au milieu des sourires, des blagues, du brouhaha, de la comédie. Pour reprendre ce rôle, encore, qui s’insinue sans crier gare, où je me perds parfois, toujours de bonne foi.