Les potes, ou le dilemne de l’amitié

Les potes, ou le dilemne de l’amitié

juin 29, 2015 2 Par ArielLittel

Longtemps, j’ai repoussé l’écriture de cet article. Par peur de choquer, de blesser. Par peur des inimitiés, des petites coupures qui ne se referment jamais, et que je suis passé maître dans l’art d’ouvrir, sans le vouloir.

Alors, à tous mes potes: faîtes que ce texte ne vous blesse pas.

Les potes (on recommence).

La barmaid, le serveur: nous sommes seuls, et devons cette solitude parfois salutaire à notre emploi du temps. Nous ne voyons guère nos amis.  Ceux-ci pourtant, bons camarades, prennent de nos nouvelles, demandent à nous voir. Chaque vendredi soir, chaque samedi soir, les textos font vibrer notre téléphone. Ils nous rappellent, aux bips incessants des conversations WhatsApp et des voyants d’alerte obstinés, que nous ne pouvons pas nous joindre aux réjouissances.

« Tu travailles ce soir? »

Chaque coup d’œil vers l’objet de télécommunication est synonyme de souffrance, d’énervement et au final, de soulagement. Souffrance de ne pas être de la partie fine, de voir nos potes s’éloigner petit à petit, disparaître au loin, le long de ces moments à partager que vous n’avez pas ouverts.

Énervement, parce qu’ils pourraient enregistrer, une bonne fois pour toutes, que vous travaillez le samedi soir.

Soulagement, car ils se souviennent encore de votre numéro de téléphone.

Pour ce qui est du planning, je dois leur accorder ma mansuétude. Si nous même ne savons plus exactement quel jour nous sommes, quel jour nous travaillons, et surtout, à quelle heure, comment eux pourraient-ils le savoir ? Comment pourraient-ils connaître un planning supposé fixe, et qui en réalité se meut comme une mer déchaînée, et balade les certitudes et habitudes au rythme de notre fatigue ?

Lassés par les remous de votre emploi du temps, vos potes en viennent à une conclusion simple, qui apparaît comme la solution évidente, de celles qui feraient pousser un « eurêka » de soulagement à n’importe quel scientifique en train de se prélasser dans sa baignoire:  ils vont venir vous voir sur votre lieu de travail. 

Solution imparable, car au grand dam des serveurs, votre lieu de travail est un lieu destiné au public.  Avec un peu de chance, ils pourront échanger avec vous. Surtout, leur machiavélisme redoutable s’imagine déjà boire gratis. En fait, ils apportent la soirée jusqu’à vous. Délicate attention, louable intention.

Il y a ici deux cas de figures bien distincts. Le couple d’amis qui vient s’installer tranquillement au bar, qui va y rester trois heures, faire sa vie, et, à l’occasion, converser avec vous. Ça vous fait plaisir qu’ils viennent, vous êtes donc heureux de leur bourrer la gueule avec des cocktails aux petits oignons, et ça rend votre soirée beaucoup, beaucoup plus supportable.

En fait, vous vous surprenez de plus en plus souvent à espérer qu’ils passent pendant votre service. Vous les remerciez du fond du cœur, et faites des pieds et des mains pour leur offrir le plus possible sans que le patron ne tique.

Le deuxième cas de figure me pousse à écrire cet article. Ce sont vos potes qui, avec les mêmes intentions sympathiques, ne viennent pas passer un moment avec vous, mais bien faire leur soirée sur votre lieu de travail. Las, alors que les rires montent en volume et que la fièvre gagne le groupe,  vous savez que vous ne pouvez pas participer. Il vous faut garder ce semblant de dignité et de sérieux relatif au travail, continuer votre service.

Ils sont là, à la table 2, comment ne pas les voir ? Mais comme les numéros de table s’égrainent jusqu’à 104, il y a aussi beaucoup d’autres humains, qui se trouvent être des clients, et envers lesquels vous avez un devoir professionnel latent. Ainsi travaillez-vous auprès de votre pire distraction ; vous surveillez vos potes, tentez de répondre à leurs injections sans toutefois oublier de prendre la commande à la 10, cette sournoise table de deux personnes cachée dans l’angle de la salle.

Petit à petit, vous développez même un sentiment de malaise profond. Ils sont venus vous voir, auraient probablement passé la soirée ailleurs si ce n’était pour vous ; mais vous n’avez pas le temps, pire, vous les rejetez quelque peu. Car au fond de vous, vous voyez défiler la longue liste de choses à faire, de celles qui prennent inexorablement du retard, se font pressantes, pendant que vous daignez répondre à leurs blagues potaches.

Votre directeur passe dans votre dos, et même aveugle, vous auriez remarqué son regard venimeux à empoisonner un serpent. Vous êtes en retard, vous n’êtes pas concentrés, vous vous en prenez à vous-même, et sentez une marée d’aigreur approcher, contre laquelle, vague rocher, vous ne pouvez rien.

La cause de vos turpitudes? Ceux qui sont venus vous faire plaisir, ceux-là même pour lesquels vous continuez à faire des nuits de deux heures, afin d’arracher quelques instants en leur compagnie, ceux pour lesquels vous démissionnerez bientôt. Ceux qui vous sont chers.

Le malaise ne s’arrête pas là. À force de vous voir courir partout, de vous entendre répondre par onomatopées à leurs sollicitations amicales, vos amis finissent par comprendre que vous n’avez malheureusement pas le temps. Ainsi se font-ils une raison, et poursuivent la fête, sans un léger dépit que vous ressentez au centuple. De fait, vous vous pliez en quatre pour qu’ils passent une bonne soirée : de tous vos clients, ce sont ceux que vous évitez le plus, mais que vous désirez régaler. Étrange dilemme.

Ainsi, toute la soirée, vous multipliez les techniques de distraction envers votre patron, sabordez sciemment la note, envoyez des cocktails « sans musique », offrez des shooters à la moindre occasion. Votre établissement n’est pas à proprement parler cher, mais ce n’est pas le bistrot du coin non plus. Vous vous sentez un devoir d’offrir, et risquez position et réputation pour qu’ils soient satisfaits de vos offrandes. Parce que vous les avez entendu, il y a trois jours, dire naïvement :

– « gravvvvveeee, vendredi on va diner chez Ariel, on va s’la coller gratisssssss », et vous ne voulez pas les décevoir. Malheureusement, quoi que vous fassiez, et même en leur tendant une addition qui vous paraît honnête, et sur laquelle vous avez étalé tous vos talents de prestidigitateur, eux ne se souviennent pas de leurs consommations. Comme tout le monde d’ailleurs, il semblerait qu’Alzheimer soit particulièrement répandu de 20h à 2H du matin. 

Ainsi commencent-ils à regarder, avares, ce que chacun a consommé, avec des soupirs entendus sur le montant qu’il leur revient à payer. Jusqu’à ce qu’arrive, inéluctable, de la bouche du compère plus saoul, ou plus franc, l’horrible et tant redoutée exclamation :

« Quoi ? 4 long islands ? Put…, mais c’est cher !!!! »

Quand bien même vous savez, sobre comme une femme enceinte, que le joyeux drille qui s’exclame en a consommé sept, et que le montant de l’offert s’élève à 30 euros juste pour lui, ce que même le patron des patrons ne permettrait pas à ses propres amis. Vous entendez, dépité, n’osez plus encaisser, honteux. Peu après, lorsque la bande a finalement déserté les lieux, que toutes vos tâches en retard s’offrent à votre vue, que votre directeur vous fait maintenant ses remarques à voix haute, vous recevez le dernier coup de poignard, celui qui en termine avec votre soirée marquée par le malaise et la culpabilité.  Il vous vient par derrière, comme tout hallali qui se respecte, et prend la forme et la voix d’un proche car seul Judas a le mot de la fin. Ainsi s’avance votre collègue serveur, et ainsi viennent ses mots :

« dis, tes potes, ils sont cools hein, mais ils ont laissé du tips ? »

Bien entendu, vous savez que non, ils n’ont pas laissé dix centimes. Parce que c’est vous qui les serviez et qu’ils ont eu, et vous en êtes fier, l’impression d’être à la maison.  De fait, ils n’ont rien laissé. Parce qu’on ne laisse pas de tips dans son salon. Alors, discret comme la honte, vous mettez la main à la poche, pour laver leur réputation.  Maintenant, vous pouvez aller vous enterrer dans votre travail, seul refuge ou vous garderez la tête haute, et oublier vite cette soirée désastreuse.

Les amis, malgré tout, je suis toujours heureux de vous voir débarquer. Mais être clients, ça ne s’invente pas. Il y a des manuels pour ça.