Les nouveaux pauvres

Les nouveaux pauvres

novembre 15, 2018 0 Par ArielLittel

Les questions sont comme les crêpes : il faut les retourner. À la différence près que certaines ont beau être retournées à l’infini, elles continuent d’accrocher. Celle qui me cuisine en ce moment est partie pour faire frire mes pauvres neurones.

Comment font-il ? J’ai beau ne pas payer les transports, ne pas acheter de fringues, faire mon pain et mes pâtes, limiter mes courses et grâce à la restauration qui emplit mes soirées, ne pas sortir, je ne vois pas. Je ne vois pas comment ils s’en sortent, et pourquoi ils ont envie.

Envie de faire ce métier.

Les arguments ne manquent pourtant pas, et se présentent d’eux-mêmes, évidents et fiers. Je ne peux nier leur présence, ce serait malpoli, après avoir si longtemps marché à leurs côtés, après m’être si souvent appuyé sur leurs fondations solides. Seulement voilà qu’aujourd’hui, je vacille. Peut-être car le temps a dessiné ses lézardes dans la charpente. Et d’un coup, alors que je cherche mon équilibre, ces arguments me font défaut.

«Les prix augmentent, les salaires baissent, et de jeunes entrepreneurs parisiens célèbrent dans la poudre et le champagne»

Car lorsque je débutais, gamin aux yeux grands ouverts, comme simple runner il y a dix ans, j’étais payé 10 euros net de l’heure. C’était un tarif accepté par tous, c’était la paye d’un serveur lambda. Quelques années plus tard, alors que j’apprenais, choqué, que les pauvres galériens dont j’étais le responsable étaient exploités à 9 euros de l’heure, je m’entends encore pérorer :

– Jamais je ne bosserai à moins de dix ! Ni comme débutant, et encore moins avec mon expérience !

Hier, on me proposa 8,47 euros de l’heure. Et après dix minutes d’une négociation tendue, mon interlocuteur voulu clore les débats :

– Après, je vais pas négocier pour savoir si tu veux bosser….

Ce qui signifiait clairement que si je refusais l’offre, d’autres prendraient heures de travail et salaire de misère à ma place. Bien sur, je sais que le SMIC, lui, est à 7,52 (environ) de l’heure. Que nombreux vivent avec, et nombreux avec moins. Mais certainement pas en échange de ces heures de service éreintantes dont nous sortons, au bout de la nuit, lessivés. À ce prix, tous les arguments que j’avais trouvé, ou inventé, au fil des ans, s’effondrent un à un.

Mais surtout, c’est la baisse constatée qui m’irrite. Les prix augmentent, les salaires baissent, et de jeunes entrepreneurs parisiens célèbrent dans la poudre et le champagne. Non, ce n’est pas un cliché, je l’ai vu de mes yeux, durant un essai, il y a quelques jours à peine. Un essai où le patron en question, me félicitant d’une poignée de mains mole et glissante, voulut me payer 7,87 euros de l’heure. En souriant.

 

Cover photo by Matt Artz