Les manteaux de Tombouctou

Les manteaux de Tombouctou

août 26, 2018 0 Par ArielLittel

« Il vous aime fort je le sais, mais il aime un peu plus l’argent »

L’avare, Molière

 

La question, celle qui nous a hanté et nous hantera un jour, celle qui est commune à tous, mais pas toujours à l’autre, l’unique et seule question qui importe, n’est elle pas celle de la réciprocité des sentiments ?

Et alors que cette réciprocité ne saurait être évidente, ou un jour acquise, ou tant bien stable, qu’est ce qui nous permet, si ce n’est de grandes espérances et de minces espoirs, d’en supposer l’existence ?

Telles sont les pensées qui ne me vinrent pas à l’esprit hier soir, ou ce matin plutôt, lors qu’éméché tu assénas :

– Non mais en plus j’suis sûr qu’en d’autres circonstances, on serait trop potes, y’a trop moyen, c’est sûr !.

Et plutôt que ces pensées sans queue ni tête énoncées plus avant, je ne pus, esprit simple et limité, que penser et formuler le minimum, l’indispensable, le brutalement clair :

– Non.

Ces circonstances, qui pour toi empêchèrent une amitié que tu croyais possible, furent celles que je conterai juste après.

À 23h30, dans la pénombre et la sueur d’un soir festif, tes amis et toi-même vous enquites, extrêmement poliment, de l’existence d’un vestiaire. En l’absence d’un tel lieu, j’offris de ranger vos pardessus du mieux possible dans la réserve. Tu m’y fis revenir dix minutes après pour récupérer ta carte bleue, ou plutôt dorée. Bref aparté qui fut pour toi l’occasion de mentionner que ton manteau en fourrure valait 5000 euros, information qui tomba comme un cheveu de commis dans l’assiette d’un restaurant étoilé. Information qui me prit de court, vu que nous dissertions sur l’issue du match de football du soir. Information enfin qui prit tout son sens lorsque, cinq minutes plus tard, tu demandas un « geste commercial », car tu commandais trois verres, oui, trois, et que face au mur de mes refus polis mais obstinés qui s’érigea devant ton entêtement, tu finis par me demander de baisser la note de 27 à 25 euros.

Sans revenir sur la géolocalisation de Tombouctou, ou les études requises à la profession de marchand de tapis, je te servis en maugréant trois shoots de vodka bubble-gum bien sucrés, surtout pour que tu grimaces et avale les couleuvres que tu faisais jusqu’ici danser.

Mais si Cantat à le droit inattaquable à la réinsertion, je ne vois pas pourquoi toi, sombre alcoolique costumé, tu n’aurai pas le droit à une seconde chance.

Ainsi, je vous servis aimablement durant les deux heures suivantes, comme ma profession le veut. Ainsi ramenais-je deux heures plus tard manteaux et sacs à tes amis, souriant et affable, et armé de la patience de celui qui a pour interlocuteurs récurrents des alcooliques finis, et notoires.

Mais il est évident, maintenant, à 3h du matin, alors que je m’évertue à nettoyer vos excès dans l’intimité du bar clos, que tout ceci a fui ta mémoire comme la lueur a fui tes yeux.

Et lorsque pour la seconde fois, tu me fais sortir du bar pour réclamer ton manteau, m’annoncer hautain que je ne pourrai pas le vendre sur ebay et ne pas croire un traître mot de ce que patiemment, alors que je vise ton nez pour y apposer mon front, je te raconte, alors je ne peux pas faire plus élaboré que cette assertion qui à mes yeux est évidente, et mettra un terme à ces longues et surréalistes histoires de réciprocité, de sentiments, et d’alcool.

– Non.