L’embarras du choix

L’embarras du choix

octobre 9, 2014 0 Par ArielLittel

Ce soir, en salle, c’est Judy. Un tout petit bout d’anglaise, souriante, radieuse, blonde, determinée. Judy a vécu dans quatre pays, parle couramment le français avec un délicieux accent, et présente un visage d’ange auquel nous donnerions le bon dieu en confession, jurant néanmoins avec sa capacité anglo-saxonne à enchainer les pintes alors que vous voyez double depuis longtemps.

Judy est une crème, rapide, efficace, sympa.

De ces personnes que vous aimez avoir dans votre équipe, sur lesquelles les managers s’appuient, et qui n’en touchent jamais la juste récompense.

Dans un recoin de la salle, à la table 8, nous avons un joli couple, disons Paul et Virginie, mignons comme peut l’être Judy. Détendus, ils profitent d’un mardi soir calme, sereins comme ces couples qui commencent à peine à aimer cette vie de tous les jours ensemble, lorsque passé le cap des fioritures et des restaurants étoilés, on apprend à appprécier un restaurant banal un mardi soir, parce que c’est la routine, et parce que l’autre fait maintenant partie de cette routine. Virginie n’est que sourire béat, Paul se sent renaître, d’humeur facétieuse, sûr de ses choix. 


Judy, sa diligence et ses yeux bleus, s’en va donc gaiement prendre la commande de notre sympathique table 8. De mon bar, je les vois discuter de la carte, elle aiguillant les choix des amoureux. Paul est d’humeur aventureuse, il s’en remet aux gouts de la serveuse, ce qui est généralement une excellente idée. Arrive le bon de commande, et je m’étonne un mardi soir, de devoir servir un verre de notre meilleur whiskey, à 23 euros. Je sers, et le précieux liquide s’en va au rythme des petites enjambées de l’anglaise, jusqu’à nos amoureux.

Pourquoi, à ce moment là, me dis-je, “Paul, mon petit gars, t’as voulu jouer, t’as voulu faire le beau devant Virginie, et t’as perdu”?

Peut-être car Judy revient, soudainement inquiète, retournant la carte du restaurant dans tous les sens:

c’est çà, hein, notre meilleur whiskey? Parce qu’il m’a demandé mon preféré…j’en bois jamais! Il est où, sur la carte?

Elle regarde anxieusement la partie intitulée “alcools et digestifs”, à 8,5 euros, où figurent, pâles concurrents, JB, Jameson et autres Jack Daniels.

Euh Judy, pas là, c’est sûr. Il est à 23 balles, le verre!

Panique dans les yeux de l’anglaise. Le gentil Paul, n’y connaissant rien, hésitait entre les whiskeys bas étages, avant de s’en remettre au choix de la serveuse, mélangeant probablement son accent so british avec celui des Highlands.

Ca va lui faire tout drôle.

Ce n’est pas l’avis de Judy, qui ne sais comment réparer sa bévue, et ne veut pas passer pour une arnaqueuse. Le manager passe par là, oisif, et, avec moins de scrupules, propose qu’on attende le dernier moment:

-il osera pas se dégonfler face à sa meuf! 

Tu parles. Paul a moufté, surtout qu’il était pas en mesure d’apprécier le breuvage à sa juste valeur. Le manager s’est caché. Judy a du se confondre en excuses, et moi, faire payer 8 euros un verre de Blue Label, la bouteille se vendant à 238 euros chez Nicolas.


À ma grande surprise, Paul a finalement gagné un très bon verre et un souvenir amusant de cette routine qu’il batit avec sa Virginie. Pour une histoire d’accents.

 

Crédit Photo: Javier Allegue Barros