Lecture du soir

Lecture du soir

février 16, 2017 33 Par ArielLittel

Quelque part dans la pénombre d’Internet vit une bande de joyeux drilles, qui pour s’amuser créent leur propre lumière, et la partagent. Je suis tombé par hasard sur Carnets Paresseux et ses jolies histoires, et j’ai été happé par tous, des rigolos du calendrier aux ironiques de l’agenda. Puis, j’ai voulu jouer aussi.
L’agenda ironique est…euh…je suis pas sur de vraiment savoir, alors je vous laisse lire ici, c’est un bel endroit.
Quoi qu’il en soit, en février, c’est chez Jobougon que ca se passe, avec le thème suivant :
« Votre mission en février.
En choisir un (livre) et en faire une critique littéraire.
Que vous l’ayez lu ou pas.
Qu’il existe réellement ou pas.
Qu’un livre intrus se soit glissé distraitement dans le lot.
Que vous rêviez de l’écrire, ou pas.
Ou qu’il soit, peut-être encore soigneusement conservé dans quelque bibliothèque secrète ou interdite.
Que sais-je encore…
L’idée, c’est d’écrire une critique littéraire qui donne soit envie de le lire, soit au contraire, nous en dissuade. »

Pour moi qui vit la nuit, ca ne pouvait être qu’une

Lecture du soir

Il m’a suffit du premier regard, celui qui ne s’arrête pourtant qu’à la couverture, pour savoir que ton livre allait me plaire. À sa vue, j’ai dissimulé un sourire qui ne s’expliquait pas. Ce bouquin, c’est le livre que j’avais toujours voulu lire, ou celui que je n’avais jamais osé ouvrir. Ce livre qui m’attire mystérieusement, ne serait-ce que par son titre, sa silhouette.
Sans artifices ni figures de style, ton livre se fendit d’une entrée en matière polie, à peine visible, discrète ; une préface qui n’ose pas déranger, qui s’excuse presque, malgré son bon droit d’introduction. Juste assez pour signaler sa présence, là, sous mes yeux. Un prologue comme un bonsoir, pour ouvrir une histoire. Sur cette couverture sans fard ni paillettes, dans cette entrée en matière sans fracas, j’ai lu une humilité touchante. Le charme opère déjà, semé comme une poudre de fée. Il existe des lignes, des traits qui attirent le regard sans raison.

Il y eut le prologue. Nombreux sont ceux qui les bafouent, les survolent, ne leur accordent pas un regard. J’aime bien, les prologues. Ça permet de voir l’intrigue arriver de loin, à pas lents et mesurés. Le lecteur peut se préparer, atténuer la surprise. Après, il est trop tard, la première ligne est lue, la conversation engagée. Les prologues, je les lis lentement, en pesant les mots ; je retarde l’entrée des acteurs : l’imagination ne piaffe jamais tant que devant le rideau baissé.
Je m’y suis donc plongé, le cœur ouvert et l’imagination au bord des yeux. Ce fut un livre renversant. De ceux qui, à chaque nouvelle page, devancent vos espérances. L’intrigue, telle une longue chevelure, ondule et se noue, légère, avant un dénouement subtil et évident, chignon qui se détache et vient recouvrir la nudité des épaules. Elle dessine, fil après fil,les courbes gracieuses de l’œuvre, comme les cheveux ébauchent la silhouette du visage. Il parait qu’un livre est une fenêtre par laquelle on s’évade.* Au sein de tes lignes pleines de sagesse, rides manuscrites qui racontent les vies, je lis ce que j’invente. Les pages dévoilent des cicatrices auxquelles j’imagine des aventures. À mes yeux, c’est le propre du meilleur des livres, qui, d’une suggestion faussement ingénue,comme d’un fugace pincement de lèvres, embrase l’imagination.

Surgit alors le suspens, battement de cœur à contre temps, orchestré par l’espoir et le doute, éveillé d’un rien, une étincelle au fond de ton iris. Alors, au fil des indices laissés là, comme des fossettes annonceraient un sourire, ce livre m’a emporté, à en oublier les alentours. Un instant, l’imaginaire des possibles a pris le pas sur les réels illusoires. Je me suis laissé entraîner par les taches de rousseur qui colorent ces pages, ces caractères uniques et mutins. J’ai voulu embrasser l’œuvre, lentement, avec une douceur infinie, pour ne pas en finir trop vite, pour que le plaisir reste à fleur de peau, le rêve au bout du regard. J’ai été prudent, comme on l’est avec les trésors inattendus ; j’ai surveillé chaque battement de cils, chaque mouvement de paupière. D’un souffle pourtant, d’un clin d’œil, l’histoire toucha son terme. Je ne peux déjà presque plus lire ces lignes ravissantes, que voici qu’elles se meuvent en un dernier sourire, une boutade à l’imagination. Tu me tournes le dos, quitte le bar en emportant verres et monnaie, et, sans que je l’ai jamais fermé, le livre qu’est ton visage disparaît. Mais les meilleurs manuscrits continuent à s’écrire même finis, et ainsi en fut-il de cette question, conclusion hasardeuse, que j’imaginais sur tes yeux quand tu t’es retournée, une dernière fois.

*Julien Green