Le serveur des temps modernes

Le serveur des temps modernes

novembre 1, 2016 0 Par ArielLittel

Les temps changent, et derrière cette incroyable redondance, une vérité immuable se tient tapie. La restauration, malgré ses bizarreries et sa différence, n’échappe pas à la règle. N’en déplaise aux touristes japonais et américains, même le serveur parisien connaît sa révolution.

Adieu queue de pie, veston et chemise blanche repassée au millimètre, chaussures à talonnette et gourmettes d’italien, adieu Reynaldo. Les loufiats parisiens, ces vieux de la vieille au bagout inimitable, sont aujourd’hui cantonnés aux brasseries presque centenaires, et aux restaurants attrape-touristes. Ils sont passés de mode, ont un côté vulgaire qui ne plaît plus, qui frôle l’anachronisme ou l’insulte au bon goût. Paris n’est plus ouvrier, car les cheminots ont déserté Masséna, et que Javel n’est plus synonyme de chantiers Citroën, mais bien d’une guinguette à la mode. Alors, ailleurs, dans ces restos de quartiers un peu bohèmes, un peu bons, un peu chers, un peu branchouilles qui pullulent, le serveur parisien ressemble plus à Romain Duris qu’à Fernandel.

Il est parisien jusqu’au bout des ongles, qu’il lime avec précaution. Cheveux bruns, un peu trop long, un peu en pagaille, effet négligé de chez Vivel Dop. Ou comment se coiffer pour avoir l’air de ne pas s’être coiffé, pour donner l’impression de vivre sur la brèche, une vie fantastique dans laquelle ça va à 2000 dès le réveil, donc pas le temps pour le peigne. À l’image du T-shirt blanc dédaigneusement sorti du pantalon. Effet James Dean dans La fureur de vivre, simplicité, négligence, casual. Sauf que c’est un Zadig et Voltaire, autrement dit 100 balles au bas mot, et que tous ses petits copains – serveurs ?- ont le même. Un t-shirt blanc.

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N’est pas James Dean qui veut

Plus bas, la ligne de conduite est strictement suivie : discret, « normal », si religieusement dans les codes, que le serveur du restaurant à côté est habillé pareil. Un pantalon noir, bien taillé, sobre, tombe sur une paire de Stan dont on ne s’inquiète plus de l’usure ; personne n’imaginera qu’elles peuvent dater de la première époque Stan Smith. Au moins, ça évitera de les user volontairement comme on le fait des jeans (réplique de ma grand-mère).

Sous l’étoffe, l’acteur joue le jeu à merveille. Si l’extérieur veut donner une impression négligée, le contenu s’accorde. Le nouveau serveur parisien, pour être « in », se doit de ne pas être « vraiment » serveur, mais plutôt assistant chez Canal plus. C’est beaucoup mieux vu, beaucoup plus à la mode, beaucoup plus gendre idéal. Travailler pour le petit journal, pas celui-ci, celui de Yann Barthès, c’est l’apothéose, il y a même le label « pensée conforme© » qui s’estampille tout seul. Encore faut-il le dire à tout va, et l’enrober au mieux :

– « dans trois mois, je pars filmer en Afghanistan hein, juste là j’ai rien à faire alors… »

De même, notre serveur se fout éperdument de l’endroit où il officie actuellement ; il vole bien haut dessus de cela. Quitte à lapider l’enseigne à vos oreilles, à annoncer, crâneur, qu’il n’y connaît rien aux vins, et critiquer un plat sur deux. Terminé, les charlatans vendeurs de rêve, ici règnent la morgue et l’arrogance.

Pour que le costume soit parfait, il faut faire disparaître toutes traces qui pourraient assimiler à un loufiat. Laissons donc de côté le plateau, bien trop compliqué à porter, bien trop lourd, et bien trop catalogué. De toute façon, personne ne se stressera, les taches de transpiration, c’est très mauvais effet. À l’inverse, être complètement coké est à la mode, donc autant l’afficher le plus possible, comme si c’était nouveau, comme si vous réinventiez le service, en étant plus cool, plus « in », plus sympa, plus beau, bref, parisien. Et ce alors que les serveurs – malheureusement – se nettoient gosiers et narines depuis que le métier existe, seulement le faisaient-ils avec pudeur. Enfin, il est de bon ton, au moment de prendre son service, d’avoir déjà une soirée prévue pour après, dans un appart un peu classe où l’on pourra toujours incruster les dernières clientes, si en plus d’être jolies elles ont elles-même fait preuve de leur branchitude.

Au final, le « nouveau serveur parisien » est plus drôle que l’ancien, sûrement plus honnête, évidemment moins bon, souvent plus beau. Il est aussi insupportable de négligence et d’oublis, trop occupé qu’il est sur Tinder, ou à préparer sa soirée. Quand il vous adresse la parole, il a cette fâcheuse manie d’être son premier auditeur, et il joue un peu trop avec les règles inhérentes au service. Ainsi, si le niveau global du service chute inexorablement, la pratique reste fondamentalement la même : une bonne grosse suffisance arrogante, bien à même de conforter nos détracteurs provinciaux, anglo-saxons et états-uniens dans leur stéréotypes.