Le plateau

Le plateau

mars 25, 2015 0 Par ArielLittel

Le cauchemar du débutant, l’orgueil de l’expert, la peur inavouée de tous. « Travailler au plateau », la quintessence ; « démouler », l’humiliation par l’opprobre.

Mettons les choses au clair tout de suite : pas un. Non, il n’y a pas un serveur qui n’ait jamais « démoulé », répandu le contenu de son plateau sur le sol. C’est au serveur ce que le passage de l’équateur est au matelot : un baptême inévitable.

L’unique différence est que le serveur n’est maître de son destin. Il est difficile de croire qu’il confierai délibérément son chargement aux bonnes œuvres de la gravité, excepté peut-être en cas de démission à effet immédiat.

Pour le reste, on ne peut que constater les dégâts. Ou les éviter, en restant, toute une carrière durant, vigilant. S’annoncer dans le dos des collègues, «  derrière ! », noter les angles vicieux des cloisons, charger soi-même son plateau, toujours garder le poids principal au milieu. Cela semble l’évidence même, mais au cœur de la bataille, la bouteille de coca devient vite votre pire ennemi.

Parlons-en, de cette bouteille. Soulevons la question de la sournoiserie du conglomérat américain. De tout ce que nous, serveurs, sommes amenés à transbahuter, seule cette bouteille défie les lois de l’équilibre. Moet&Chandon, Perrier, huit, neuf, dix cafés : aucun souci. Trois bouteilles de coca, et votre plateau devient un radeau en proie à un océan déchaîné : ça tangue sévère. Encore un triste exemple de l’ignorance des réalités du terrain d’une équipe marketing trop occupé à se nettoyer rageusement les narines.

Combien de chutes évitées, chaque jour ? Combien d’histoires, de légendes, de « démoulages » mémorables ? Nous en rions autant que nous le craignons, l’oublions aussi vite que le regrettons amèrement au moment fatidique. Mon dernier démoulage ? En terrasse, ma patronne dans mon dos. Elle m’appelle, je me retourne prestement, trop. Trois pintes vides sur mon plateau, l’une d’entre elles s’éprend de liberté, s’envole vers une vie de luxe, droit dans le manteau en fourrure de ladite patronne. Quelques gouttes d’Heineken pour abreuver un renard décédé.

Le dernier, et plus beau, qu’il m’ait été donné de voir ? Une soupe à l’oignon, et son fromage fondu, qui, gourmande, se tient trop près du précipice, et finit par chuter..dans le cou de la cliente assise là. Vous êtes le serveur en question : une envie de fuite vous taraude, vous n’avez qu’un rêve, vous enterrer vivant, loin des regards. Vous êtes son collègue : ayez l’obligeance de vous tourner avant de rire.