Le monde factice du patron

Le monde factice du patron

janvier 13, 2017 4 Par ArielLittel

Le sujet est vaste comme le monde. Plus, sans doute, car il n’a comme limite que l’imagination perverse des hommes, des serveurs, des barmen. Il se nourrit de leur fatigue, de leur haine, de leurs jalousies, et n’apparaît au jour qu’à la lueur des masses, des rassemblements où le nombre fait fuir l’intelligence. Nos patrons, nos chefs, nos colonels et nos supérieurs, nos entraîneurs et nos capitaines : eux, ces méprisables qui vivent de l’autre côté de l’invisible barrière, celle que nous dressons pour eux si ils n’en sont pas capables.

La restauration n’échappe pas à la règle. Elle, ou lui, ce patron de bar, est un être à part, dont l’arrivée est connue de tous, du serveur au barman, du cuistot au plongeur. On s’en cache, on l’évite au possible, on le craint, parfois. Il est celui dont la présence glace l’ambiance. C’est un mardi comme un autre, simple voisin du lundi et compère de grisaille, mais tous, en salle, ont le dos droit, le port de tête altier, le regard vif. Jamais clients n’ont été aussi bien servis, et où que les yeux se posent, il ne reste pas un verre vide à débarrasser, pas un mouchoir à ramasser. Des mains superbes créent silencieusement un monde parfait, où les serviettes sont pliées sur les coins, les plats déposés sans bruit, les assiettes débarrassées avec grâce, et les suggestions faites à mi-voix, avec finesse. Il ne manque rien, nulle part, à personne. Pas un café ne refroidit sur le bar, et le chef, en cuisine, ne prend pas la peine de faire tinter la sonnette que d’ordinaire il maltraite de rage. Aujourd’hui, les plats volent, disparaissent du passe-plat à peine posés.

Une table cristallise l’attention. Il y est assis, négligemment, y discute vins avec des commerciaux souriants et enjôleurs. Sans manières, il y déjeune sur le pouce, avec un air absent, un air de « ne vous occupez pas de moi » qu’il magnifie, et auquel personne, et surtout pas le personnel, ne prête attention. Il déjeune sur son pouce si il veut, nous ferons en sorte qu’il ait de quoi l’essuyer, ou même le limer, si ça lui chante. Car quels que soient nos dires, notre respect ou notre estime, l’homme tient le portefeuille, l’emploi, et la foudre au creux de sa main. Tant qu’il est là, tant qu’il ne tourne pas le dos, le monde, notre monde, se façonnera à sa guise, à ses goûts. Ce que nous faisons du restaurant une fois qu’il a tourné les talons, à l’abri de nos torchons et plateaux, est une autre histoire. Celle de ce restaurant, la notre aussi. Sûrement pas celle que nous lui contons à chaque visite.