Le génie du serveur volant

Le génie du serveur volant

mai 25, 2017 2 Par ArielLittel

C’est l’histoire des meilleurs serveurs qu’il m’ait jamais été donné de croiser. C’est la fable des pires loufiats que je connaisse. Ceux qui savent où j’officie, voire où j’ai officié, auront des noms qui leur brûleront les lèvres. Mais mes souliers ont arpenté trop de planchers différents pour que ce que je m’apprête à écrire ne soit l’apanage d’une seule personne, d’un seul serveur.

J’ai côtoyé des génies. Des personnes qui, par un trait de leur caractère, une saillie de leur personnalité, impressionnent tous les autres. Je les ai croisés en service, louvoyant au milieu des tables, dansant seuls au milieu de la foule. Vous y verriez d’authentiques serveurs. Nous, de l’autre coté du tiroir caisse, voyons seulement les hommes. Et ce n’est que lorsque vous connaissez la matière brute, que l’œuvre peut réellement impressionner. Peut-être aussi, sûrement sans doute, juge-t-on en fonction de nous-mêmes. De ce que nous sommes capables de faire, de ce qui nous semble facile, de ce qui nous fait peur. J’écris génie, là où vous verriez probablement stupidité. J’écris talent, là où mon grand-père dirait futilité. Mais n’est pas l’apanage du surdoué, d’être ainsi capable de diviser, en créant pêle-mêle miracles et absurdités ?

Ce serveur. C’est le meilleur, souvent auto-proclamé jusqu’à ce qu’il en convainque le reste du monde, encore incrédule. Il y en a un dans chaque équipe, ou tout du moins y en a t-il eu un, dont le souvenir est encore chéri, les aventures racontées aux nouveaux durant les « pauses staff ». Le plus souvent, c’est un ouragan, soufflant non pas bourrasques, mais paroles, et gestes dégingandés, virevoltant d’une table à l’autre, son plateau vissé à la main. Un moulin à mots, et à histoires, le serveur par excellence, dégoulinant de bagout et d’anecdotes, affichant à tous un sourire charmeur, suant par derrière ses commentaires acerbes. C’est le meilleur, comme il le dit si bien, toujours rapide, toujours efficace. Celui dont le prénom n’est pas oublié, celui dont les clients qui reviennent s’enquièrent régulièrement, eux qui furent charmé par le flot de paroles, quelles que fussent ces dernières. C’est ce serveur auquel les pères de famille laissent le pourboire non pas sur la table, mais dans la main. Ce serveur qui, quel que soit le client, aura quelque chose à lui raconter.

En salle, sur le plancher vache, ces prodiges ont la science infuse de la tchatche, l’instinct de la parole. Ils improvisent comme des arlequins rompus aux rideaux et aux estrades ; mieux encore, ils s’adaptent. Car n’étant ni comédiens, ni artistes, leur public en est moins nombreux ; ultime bravade, il change à chaque dialogue. Et eux, chaque soir, réinventent la pièce, qu’ils tentent de vendre au jour le jour. Car demain est un autre spectacle.

Ce sont eux, mes génies, ces gars et ces filles qui content tout, et n’importe quoi, à tout le monde, et n’importe qui. Et qui, au milieu de ce baratin parfois sans queue ni tête, arrivent à placer des mots imposés, tout autant saugrenues que leur acte : côte de bœuf pour trois personnes, verre de sancerre rouge. Et, ayant minimalisé le syndical, les voici déjà loin, emportés qu’ils le sont dans leur monologue sur la manufacture des bougies, ou la robe des alezans.

C’est un jeu risqué, mais le génie ne saurait vivre du confort. Les deux pieds loin du sol, et de la base solide, humble et discrète qu’il confère, ils gesticulent dans le vide avec pour seul parachute celui qu’ils se créent, parachute imaginaire qui n’existe que par l’absurde. C’est un jeu d’acteur, de funambule, où tout mouvement des lèvres doit se faire avec tact, et eux pourtant déblatèrent sans cesse. Savoir parler, de quoi à quel public, de quelle manière à quelle audience, est un art secret. Eux savent, par intuition et par analyse, par un jugement hâtif et sans concessions, dans lequel ils ont pourtant une confiance aveugle. Comment sinon savoir que vous pouvez apostropher vulgairement ce couple en parlant politique de bas étage, mais que celui d’à côté, non ? Où plutôt , comment deviner que c’est ce qu’ils attendent, ce qu’ils veulent entendre ? Et comment oser le faire, passer à l’acte sans même s’éclaircir la voix, surgir de derrière le passe-plat l’air de rien alors que tout est réfléchi, et lancer les pieds dans le plat ?

Car parfois, loi de la gravité et des peaux de banane, mes génies tombent. Ils s’étalent de tout leur long, privilège des hérétiques et des rêveurs, car ils ne l’ont pas vu venir. Mais à la différence des autres, eux ne le supportent pas ; la chute n’est pas permise, elle romprait le charme. Non pas celui qu’ils façonnent pour les clients, ce public ; mais celui qu’ils se créent pour eux-mêmes, et qui leur permet de voler loin au dessus du vide. Alors ils en rajoutent, nient l’évidence, s’enfoncent dans l’absurde, toujours plus loin, toujours plus fort. Ils ne regardent pas la chute, ne prévoient pas atterrissage, qui pourrait alors être d’autant plus violent. C’est ici que nous entrons en scène, enfin. Nous, serveurs humbles et discrets, clients charmés et habitués complaisants. Nous laissons dire. Nous laissons rêver. Ces caractères jovials ne doivent pas être ombragés. Ce serait rompre le charme du conte, un charme qui ne tient qu’à trois phrases, qu’à quelques paroles en l’air. Qui ne tient qu’à nous. Alors, je regarde sans rien dire, d’un œil amusé, ces clients souffrir.

Car quand ils tombent, ces génies du verbe, des clients endurent. Comme ce couple d’intellectuels, que notre serveur a abordé dans le mauvais sens, face au vent, d’une large bordée sur les BMW chromées ; ce couple n’en peut plus, ce couple est saoulé de paroles sur un sujet qu’il méprise, ce couple est un dommage collatéral. Eux, et tous les autres qui s’engluèrent un jour dans les discours à rallonge des serveurs volants. La scène est cocasse, et tous, nous vous voyons regarder partout, chercher du coin de l’œil une aide, une distraction pour vous soustraire à ce débit de mots, à cette discussion sur les bouchons de l’A4 qui vous horripile, et ruine, selon vous, votre dîner galant. Nous vous voyons, et nous sourions, non pas de lui, ni de vous, mais de compassion et de patience, envers ce génie qui se dessine par l’erreur.