Le commun de l’inélégance

Le commun de l’inélégance

mai 8, 2016 0 Par ArielLittel

(à Kevin)

Élégance: Qualité de quelqu’un qui se distingue par son goût, son choix en matière de vêtements, par sa grâce dans ses manières, etc. ; qualité de ses manières elles-mêmes ; chic, distinction
(Larousse)

Élégance: denrée de plus en plus rare, dont nombreux se réclament, sans en comprendre le principe fondateur de discrétion.
(Encyclopédie du serveur)

« Avoir la classe ». être « élégant », voir « stylé ». Autant d’adjectifs qui, s’ils ne définissaient que nos styles vestimentaires, caractériseraient à merveille beaucoup trop d’ignares, de lourdauds et de prétentieux. A l’inverse, nombreux artistes de l’inutile, adeptes de la beauté du geste, resteraient méconnus; c’est peut être d’ailleurs cela qui les définit le mieux.

Sans en être moi-même un digne représentant, je peux, à la lueur des foules de clients, m’ériger juge. Disons surtout que l’un des divertissements préférés des serveurs en mal d’occupation restera à jamais le jugement péremptoire, le maniement expert d’une langue infâme, sèche et diffamatoire, communément appelée « de pute ».

Alors, quand il en vient à disserter sur votre manque évident de classe, nous sommes les premiers. Et, au fil des services, l’exemple le plus criant qui me vient à l’esprit est ce terrible moment, tant redouté (par nous autres) de l’addition. Ce moment où, après les ébats papillaires, après les discussions charmées par l’alcool, après les regards appuyés à la lueur des cigarettes, le charme s’écroule. Quelqu’un rallume la lumière, les visages anxieux apparaissent dans leur vraie lueur, et chacun se dévisage, soudain timide et réservé, honteux des engouements sans réserve de l’heure précédente.

Et, sortis de l’ivresse du dîner ou des envoûtements de la nuit, vous montrez votre vraie nature. De celui qui disparaît momentanément au toilettes, lâche et fourbe, à celui qui a planifié son coup des le début, stratège de l’égoïsme, qui n’a mystérieusement pas de cash, et pas de cb.

Il y aussi celui qui, sûr de son fait, est déjà parti. Le genre qui au petit matin disparaît en allant chercher ses clopes. L’addition est posée sur la table, les calculettes sont de sortie, « on divise en combien » est bien vite suivi par : « attends….il a payé Philippe?  »
Dans la catégorie du disparu, il faut distinguer le rêveur du couillu déterminé. Le premier  a déjà oublié de telles préoccupations terriennes, et s’occupe déjà à prolonger l’ivresse en bonne compagnie a l’extérieur de l’établissement. Sur un petit nuage, il vole loin, et pour rien au monde ne mettrait fin a l’exalte. L’innocence pardonnée. Le second est à l’inverse d’un froid réalisme, et sans attendre le coït final du digestif, a déjà vidé les lieux de son plein gré, et en toute connaissance de cause. En fait, plein de morgue et d’égocentrisme, regarde déjà vers l’avant, et ses prochaines victimes.

«déjà, la réalité a remplacé l’amour, les froids calculs mènent la danse. Adieu élégance, rêve d’une poignée de maquisards.»

Puis, il a le commun des mortels, ceux qui, moins tranchés dans leurs caractères et leurs espoirs, hésitent entre radinerie et bonnes manières. Qui guettent l’autre du coin de l’œil, espérant qu’il prononce cette phrase un peu honteuse, un peu lâche mais rassurante pour vos finances:

– « alors….heu…qui a pris quoi? »

Ça y est. L’irréparable est fait, et la magie née des instants précédents est enterrée à jamais. Entre vous, vous ne vous remettrez jamais de tels excès d’individualisme, et à nos yeux, vous êtes de suite catégorisés comme « crevards ». Ça calcule au centime, ça oublie le tips, et la classe que vous feigniez jusqu’alors s’est irrémédiablement évaporée.

Mais que celui compris dans tel portrait ne s’alarme: il existe une engeance bien pire. Celle qui n’assume pas, qui fait genre, qui vous tend sa carte en beuglant de ne pas laisser payer son/sa compère. Celui qui, sûr de son fait, n’a pas les capacités requises pour comprendre l’élégance. À toi, homme braillard qui m’agrippe la chemise pour que je me saisisse de ta carte: si tu voulais offrir, si vraiment tu te souciais de l’autre, alors y aurais tu pensé avant. Ainsi souvent ce faux compère espère t’il en fait que je me saisisse de la carte de son voisin; voir, hypocrite (sans honte), ne se lance t-il dans ses gesticulations qu’une fois qu’il est sûr qu’un autre a déjà payé. Répugnant.
Viennent ensuite en foule ceux qui demandent au serveur de calculer la part de chacun; ceux qui, traîtres discrets, oublient le nombre de leurs consommations; ceux qui se targuent, posture à l’appui, de demander au serveur d’arrondir 29,90 à 30; enfin, et peut être ces derniers trouvent-ils grâce à nos yeux, car ils ont depuis longtemps abandonné toute volonté de s’élever, ceux qui tentent de négocier.

Le pire. Ce futur couple en rendez vous galant, qui partage la note. La faute de goût est tellement grossière, tellement froide, que je défie tout loufiat de retenir le dédain d’envahir son regard. Dans ce partage de la note, il y a déjà le fracas du rêve, la disparition de la fragile alchimie; déjà, la réalité a remplacé l’amour, les froids calculs mènent la danse. Adieu élégance, rêve d’une poignée de maquisards.

Enfin, car certains, parfois, doivent trouver grâce a nos yeux, il y a la table de « communistes ». Ceux pour qui la bonne humeur, l’ambiance générale et l’équipe primeront sur les désagréments financiers, ceux la même qui vous demanderont de diviser sans prendre en compte qui a pris quoi, et qui, s’ils sont du métier, rajouteront dix balles à chaque part, histoire de faire partager leur allégresse saoule au staff. Quand la classe est un état d’esprit.

Dans le même genre, il y a ceux qui abreuveront la bonne humeur de bouteilles de vin déjà payées en douce; sans rien attendre en retour, mais c’est justement à ce genre de tablée que le retour ne se fait pas prier.

Puis vient le héros solitaire, Le Batman de nos tablées, qui a coup de carte bleue permet à ses congénères de continuer à festoyer sans se soucier des fins de mois. Celui-ci ne vit que la nuit, et se fond dans celle ci avant que les autres ne se soient rendus compte de rien. Celui qui a tout réglé au patron dans cette discrétion qui définit l’élégance, sans oublier le tips qui achète la complicité du tenancier. Celui qui, gêné, n’attend pas les remerciements, et s’en va avant le générique. Bien sur, il met tout le monde en dette vis à vis de lui, agréable position; bien sur, il s’attire les faveurs de tous.
Mais pourtant, il sait déjà que peut importe les retours et autres considérations; juste le plaisir d’offrir a ses comparses. Et la confiance en eux.
Oh, qu’ils ne sont pas nombreux ceux ci. Mais n’est ce pas, au final, leur rareté qui est l’essence de leur élégance?