Le bal des réguliers

Le bal des réguliers

juin 23, 2015 0 Par ArielLittel

Au final, que restera-t-il de ces quatre mois d’amertume ? Quelle traçe laisseront ces quatre mois de mal-être et de guerre perpétuelle  passés au Cerisier?

J’y aurai appris un métier, après l’avoir découvert au Cardinal. Par le bâton, la punition et l’humiliation, les enseignements laissent des empreintes que nous nous empressons de rejeter. Nous les croyons vite oubliées, laissées en pâture au temps et à la raison. Mais telle la violence transmise à un enfant battu, elles perdurent, légères cicatrices à peine visibles, mais immuables.

Nombreux serveurs s’enorgueillent, aiment à croire que ce sont eux qui font un restaurant. C’est un restaurant qui m’a fait serveur, capable d’officier n’importe où, formé comme à l’école. Aujourd’hui, ce bagage, ces règles emportées avec moi, je les utilise pour fonder ma propre interprétation, passer à mes subordonnés un message, un enseignement parfois, teint de règles et de transgressions, d’interdits et d’adaptations. Jusqu’ici, je n’ ais encore jamais, je crois, utilisé le bâton.

Le Cerisier était un restaurant de quartier. Une cantine haut de gamme, un bistro convivial où chaque jour, nous assistions au ballet des « habitués », aimable et douce routine. Chaque matin, je n’avais pas fini de sortir les tables et les chaises de la terrasse, suant et haletant, que la pharmacienne d’en face prenait ses quartiers pour son café matinal. Puis, c’était le caviste du magasin « Nicolas », venu commenter les unes de « L’Équipe » et les transferts estivaux du PSG.

Aux alentours de son passage, réglé comme du papier à musique, gravitaient les sous-fifres de la pharmacienne, régulièrement en retard, le facteur, toujours à l’heure, et enfin la psychologue de l’hôpital voisin, élégante et discrète. Tous ces réguliers se connaissaient, sans pourtant jamais s’adresser la parole. Passés le « Bonjour, ca va ? » quotidien et chaleureux, ils se plongeaient dans leur « petit noir », comme s’ils espéraient trouver, sous l’épaisse mousse qu’ils faisaient tourner d’une cuillère pensive, la motivation nécessaire à leur journée. Chacun se retournait sur l’arrivée de l’autre, saluait parfois, puis revenait à sa méditation matinale. Dix personnes, parfois plus, se croisaient ainsi chaque matin, quelque part entre 8h30 et 9h, cinq jours sur sept, confortés de se retrouver, leur présence mutuelle comme un signe que tout allait bien.

 

«Les rumeurs, les états d’âme et les échecs timides s’échangeaient, les protubérantes réussites et les grands sourires s’arboraient»

 

Je les connaissais tous. Leurs prénoms, leurs surnoms, leurs déboires et leurs défauts, parfois le nom de leurs enfants. Eux venaient à moi pour savoir qui était qui, mais continuaient à se saluer en silence, chaque matin, sans froisser cette invisible barrière qui se dressait entre les tabourets du bar. Ils étaient solitaires mais voulaient s’entourer, sinon pourquoi venir au café ?

Au final, j’étais bien le seul à jouir de cette compagnie, de ces connaissances, autant de conversations que d’horizons. Une fois écoulés les récits des soirées des apprenties pharmaciennes, je me faisais gentiment remonter les bretelles par la psy, persuadée que je devais remettre ma vie en ordre, déformation professionelle sans nul doute. Puis, Bruno et moi refaisions nos équipes types, discutions de l’avenir du PSG.

La faune matinale et silencieuse partie, la journée se parait de couleurs vives avec l’arrivée des agents immobiliers voisins, aux alentours de dix heures. Ils prenaient pause sur pause, excellents vendeurs probablement, toujours souriants, d’humeur égale et bon enfant, guillerette. Leur jeune secrétaire, qui tentait de trouver un serveur à marier, quelle étrange idée, venait ensuite ; puis la stagiaire portugaise du salon de coiffure, pimpante et fraîche, qui passait prendre des cafés à emporter pour ses clients ; les serveurs des restos adjacents, les pharmaciens d’en face à nouveau.

Tout un monde vivait ici. Nous étions les gardiens de leur paisible jardin, de leur intimité. Les hôtes souriants de leur réfectoire, les animateurs de leur temps libre. Les rumeurs, les états d’âme et les échecs timides s’échangeaient, les protubérantes réussites et les grands sourires s’arboraient. Outre la technique, je découvris au Cerisier l’importance des réguliers, leurs envies, leur respect.

Fred, le premier serveur, et toute l’équipe de salle étaient convaincus que c’est aux serveurs que reviennent le mérite de la population d’un restaurant. Je compris au contraire que ce n’était que l’apanage des réguliers. Ils apportent leurs vies et leurs couleurs dans ce lieu dont nous sommes le papier peint. Un restaurant se peuple des habitués qu’il mérite. 

J’adorais cette vie de quartier. Être au confluent des ruisseaux timides et des fleuves imposants, des petites tendresses et des grands sourires, du plaisir de se revoir chaque jour et de savoir que chacun sera au poste demain. Sans grand étonnement, lorsque ma rancœur envers l’équipe du  Cerisier se fut tassée, j’y revins brièvement, un an après. Paul, Denise et Charlie, de l’agence immobilière, y papotaient joyeusement, tandis que Bruno, le caviste, feuilletait, las, l’Équipe. Sans se parler, sans se rendre compte qu’ils formaient un tout, inamovible et plaisant, la vie d’un quartier et d’un restaurant. Sans autre surprise, je constatais que l’équipe du restaurant, elle, avait changée.