La troupe du Cardinal

La troupe du Cardinal

novembre 18, 2014 0 Par ArielLittel

Six longs mois, jour après jour, puis un an et demi, à l’occasion, une semaine par-ci, une semaine par là. Le temps que j’aurai passé à user mes semelles sur le plancher du Cardinal, à me tenir droit au milieu des grands-mères, à écouter d’une oreille distraite, puis fatiguée, le vieux Gérard ressasser ses blagues et ses râleries.

Chaque service est unique, apportant son lot de franches rigolades et de complications, mais rien n’y fait, une sournoise monotonie se répand, jour après jour. J’étais entré sur la scène de la restauration, et sans en avoir vu le pire, j’en croisais déjà la routine, cette base solide que lui sont les brasseries françaises. J’en connaissais ses serveurs, David, Reynaldo, Seb, Fabien, Gérard ; ses cuistots, Chris, Alex, Annick ; ses auvergnates, Aurélie.

Qui sont ces hommes, ces femmes ? Croisés dans les rues peuplées de notre capitale, ils sont transparents, diaphanes : ils rasent les murs, préfèrent la solitude où ils trouvent l’anonymat. Bâtissent sans le vouloir des familles chancelantes, funambules volontaires. Le repos, la paix, le calme, et bien souvent, un verre de whisky. Des vies discrètes, parfois lâches, où ils refusent, ferment les yeux sur les tracas, les problèmes. Les fils en difficulté scolaire, les prêts, les dettes, les baby-sitters, l’organisation des fiançailles : autant de tâches qu’ils abandonnent à leurs femmes, stéréotypes d’une société révolue. Ils sont des hommes absents, à qui vous parlez , mais qui, en vous fixant, regardent ailleurs. À éviter le conflit, ils en deviennent celui des autres.

Quels hommes ais-je connu alors ! Tous éreintés, sans exception, bougons ; mais présents, prêts à l’action comme des scouts, de 7h à 19h pour certains, de 12h à 23h pour d’autres, 6 jours sur sept. Jamais en retard, fut-ce pour l’ouverture à 6h30. Tous, même après trente ans de service, tirés à 4 épingles : le vestiaire, son miroir brisé posé à même le sol, n’a rien à envier aux loges d’un théâtre. On les y retrouve, quelques minutes avant le coup de feu, passant leurs boutons de manchette, lissant leurs cravates, cherchant dans l’élégance, et d’un coup d’œil au miroir, l’assurance inébranlable qu’ils afficheront, ostentatoire. Un bref instant, trois coups de peigne et pas un mot, qui change tout. D’une métamorphose aussi prompte que radicale, ils deviennent les premiers rôles, rangent soigneusement solitude, calme et tranquillité au placard, et se jettent, gladiateurs, dans le brouhaha, l’ inattendu, le désordre. Reynaldo n’est plus le patronyme d’un homme quelconque : Reynaldo, majestueux, droit, élégant, assuré, est l’homme de la situation, le matador entrant dans l’arène.

la troupe du cardinal tribulations dun barman

Pour vous servir!

Quelle journée se dresse devant eux ! La même qu’hier, que demain : encore une où ils ne peuvent savoir, en montant l’escalier de service, à quelle sauce ils seront mangés, à quelles situations ils devront faire face. Le service continue, the show must go on. Sous-effectif ? Panne de gaz ? Cuisinier absent ? La représentation commence, et à peine les trois coups retentissent, qu’ils improvisent déjà.

Jamais Reynaldo n’admettra qu’il ne sait, qu’il ne peut pas. Fioritures, subterfuges, fariboles, de la poudre aux yeux des clients ; tout n’est qu’artifice, mais durant un service, une journée, c’est son monde, bien réel, sa vérité.

Jusqu’à demain.

Je l’ai vu se substituer à un cuisinier défaillant, et apporter, sans sourciller et confiant, sa mixture à table. Faire rire une salle entière d’une coupure d’électricité qui pourtant nous entraîna dans un retard abyssal, d’un tonitruant « personne ne bouge ! » dès les lumières éteintes. En coulisses, loin des yeux, Reynado s’adonne à une autre forme de poudre, et au whisky. Sur les planches, il tient, ne recule pas. On ne voit que lui, sa frime, ses fumisteries, ses râleries, ses critiques acerbes. Lui voit tout : les clients, leur dégaine, qu’il analyse d’un clin d’œil pour adapter ses histoires, son allure ; l’état de fatigue du barman, la quantité de sueur sur le front du cuistot, pour adapter son rythme ; le regard de la patronne, son humeur ; la météo, la date, l’heure de la dernière commande, la bague au doigt de la femme à la 25, tous ces paramètres qu’il enregistre, prend en compte, dont il anticipe les conséquences, cravate lissée, chaussures brillantes.

Son seul répit, durant ces treize heures de service, est à l’office, caché à la vue de son public par deux étagères, entre l’arrière du bar et la salle, là où il récupère les boissons qu’il s’apprête à distribuer. Zone névralgique comme le passe-plat, cristallisant les tensions pendant le « coup de feu », zone de bref répit durant les heures « creuses ». Là, ses épaules s’affaissent, son regard se perd, quelques secondes, le temps que le barman finisse de préparer sa commande. Là il peut râler, se plaindre, ne plus sourire. D’un tiroir oublié, il sort une flasque de whisky, boit une lampée, et il repart, plateau chargé à bout de bras, souriant, recoiffé, badin, hâbleur.

Il vend du rêve, Reynaldo. Toute la journée, sans discontinuer. À n’importe qui, lui le quidam qui parie sur PSG-OM, commente les faits divers du parisien, ne sait épeler « épeler » et rêve des grands bandits du temps jadis, se gave des histoires de Mesrine, Francis le Belge, Dillinger et Capone. Qu’ils soient aristocrates du XVIe arrondissement, philosophes bohèmes du Ve, immigrés de la petite couronne, Reynaldo les cerne, les fait rire, leur raconte une affabulation passionnante. Puis, las, il pose son plateau, enfile un long pardessus, ramasse un sac Monoprix, et part, sans un regard, la tête vide, prendre le dernier RER. Machinal, il va retrouver son lit, et, si possible, le calme niché dans la médiocrité, dans cette froide nuit parisienne.

Il croise à nouveau la foule, qui ne le voit plus, lui le virevoltant, l’ étoile de la journée, le centre des attentions. Il s’efface, méthodiquement, disparaît dans un recoin pauvre et glauque de nos vies. Il est comédien, Reynaldo, pas acteur. Roublard, sans être du grand banditisme, comique sans audimat, maître d’orchestre, mais non pas musicien. Il est serveur, en brasserie, depuis 20 ans. Il nous fait rire, nous amuse, nous interpelle chaque jour, change une pause café en un moment de détente agréable, fait disparaître nos soucis d’une blague pataude. Mais, au fond de nous, nous le méprisons; aussi Reynaldo, et tous ses confrères, rentrent chez eux sans un bruit.