La pièce

La pièce

février 29, 2020 0 Par ArielLittel

6h47 à Maisons Alfort. Sur le quai du métro, un homme. Il est encore jeune, trente ans, peut-être, à peine. Son corps est enveloppé dans un long manteau d’hiver au col relevé. Il se tient sur le bord du quai, les deux pieds positionnés de manière parallèle sur la marge blanche qui signifie la proximité du gouffre. Il les avance peu à peu, jusqu’au bord, sans dépasser. On dirait un triple sauteur au ralenti, cherchant à grappiller des centimètres sans mordre sur l’interdit. Il garde la tête baissée sur son effort jusqu’à ce que le bruit de la rame résonne dans le couloir sombre. Alors, il se redresse de tout son long. Il inspire, tend son bras devant lui, au dessus du vide, et lance une pièce d’une pichenette maîtrisée. Elle s’élève, hésite, redescend, et finit sa course dans la main du jeune homme. Il ferme le poing, attend quelques instants, le bras toujours tendu, surplombant les rails. Enfin, il retourne sa main fermée, dépose la pièce sur le dos de son autre poing. Il inspire à nouveau, puis soulève à moitié sa paume, dévoilant la pièce. Après un bref coup d’œil, il la reprend, la glisse dans la poche de son manteau, et fait un pas en arrière.

Le gémissement de la rame emplit la station. L’homme reste immobile, droit. Face à lui, à quelques centimètres, les portes s’ouvrent. Deux hommes sortent du wagon, le frôlent. Il ne bouge pas. Une dame se lève, s’apprête à descendre. Elle lui fait face, lève les yeux. Il reste immobile. Elle se tourne, saisit son caddie, lève à nouveau les yeux vers l’homme. Enfin, elle fait un pas de côté, et tire son chariot d’un mouvement brusque. Le cabas hésite, puis bascule sur le côté. La vielle le traîne tel quel, puis descend de la rame en maugréant. Le caddie racle le sol, et se bloque dans les rails de la porte. L’homme ne bouge pas. La vielle se retourne alors que la sonnerie prévient de l’imminence de la fermeture des portes. Elle met ses deux mains sur l’arceau, tire une fois, deux fois, et manque de tomber à la renverse quand enfin le chariot se libère de son entrave. Elle se rattrape, s’appuie à l’anse du caddie et proteste sans reprendre son souffle. Elle interpelle le quai désert, désigne d’un geste du menton le dos de l’homme impassible. Elle l’invective, s’énerve, fait de grands gestes, mais ses paroles sont couvertes par le bruit métallique de la rame qui s’ébranle, le claquement sec et froid des portes qui s’entrechoquent. Le métro s’ébroue, défile, défile de plus en plus vite, puis se perd dans l’obscurité du tunnel. Un long sifflement aigu s’élève, s’amenuise, puis plus rien. La vieille n’est plus là. Les roues de son caddie geignent à une dizaine de mètres sur le quai. Elle tourne à gauche, s’efface. Une porte claque. Le jeune homme tourne la tête vers l’affichage lumineux.

4 minutes.

Il passe d’un pied sur l’autre, croise les mains dans son dos. Il oscille, lève un pied, le maintient en l’air, puis commence à arpenter le bord du quai. Un pied après l’autre, il suit en chaloupant la lisière blanche du quai. Il pèse chaque pas, comme un enfant passe d’un carré à l’autre, ou ne marche qu’en diagonale dans les pavés. Il a presque parcouru la moitié du quai quand un homme allongé entre deux sièges l’interpelle. Un bonnet sur les yeux, il disparaît sous un amas de couvertures et d’habits dépareillés. Un pied nu dépasse de l’amoncellement de tissus.

« Hey ! Hey ! T’as pas une pièce ? »

Le jeune homme s’interrompt. Il se tourne vers l’homme allongé, le regarde sans un mot. L’autre remue, s’agite, fait trembler l’amas de couvertures dont s’extrait une effluve tenace. Une cannette tombe au sol. Le jeune homme tressaille, penche la tête, et lâche enfin :

« Non…non. J’ai rien. Désolé. »

Il se retourne, reprend son manège dans le sens inverse, mais se fige, comme surpris par l’annonce métallique :

« En direction de Balard, prochain train dans deux minutes »

Il lève les yeux vers l’horloge qui confirme, et presse le pas vers le bout du quai. Avant d’atteindre l’endroit où il se trouvait auparavant, il s’arrête net, hausse les épaules, puis se place face à la voie. À nouveau, il avance ses pieds avec précaution, comme s’il craignait la marée montante. Une fois que le bout des ses chaussures atteint l’extrémité du quai, il se relève, se tient droit, et plonge sa main dans la poche de son manteau. Il se fige, se tourne pour jeter un regard à l’homme allongé, puis tend son bras au dessus des rails. Dans son dos, l’autre grogne en apercevant la pièce en équilibre entre le pouce et l’index du jeune homme. Elle décolle.

La pièce s’élève, tourne sur elle-même, redescend. D’un geste souple, le jeune homme la saisit au vol. Il maintient son poing fermé devant lui, inspire à pleins poumons, ferme les yeux. Son bras est toujours tendu au dessus du vide. Le vacarme de la rame emplit la station et l’arrache à sa torpeur. Il ouvre les yeux, jette un regard vers le tunnel, ouvre son poing. Tout de suite, il le referme, et recule d’un pas. Le wagon de tête passe devant lui dans un cri strident. Cette fois-ci, le jeune homme se recule de plusieurs pas. Inutile précaution : personne ne descend. Face à lui, les portes présentent un wagon vide. La sonnerie retentit.

Quand le quai d’en face est à nouveau visible, l’homme n’a toujours pas bougé. Il reste en retrait du bord, les bras ballants. Quelques instants s’écoulent, puis il se rapproche de la rive, le regard fixé sur le quai d’en face. À proximité des rails, il ralentit, avance ses pieds sans baisser les yeux. Il trouve le rebord du bout de la semelle, s’immobilise. À l’annonce des deux minutes, il tend le bras. La pièce apparaît, accompagnée d’un grognement rauque et d’une bordée d’injures dans son dos. Il ne se retourne pas. Une rame approche, entre dans la station, et s’immobilise sur le quai opposé. Le jeune homme reste bras tendu, droit, prêt à jeter son hasard. Face à lui, dans le wagon à l’arrêt, un homme, peut-être, lui tourne le dos, appuyé sur les portes closes. Il lit. Dans le wagon, à côté de l’homme, une femme regarde au travers de la porte vitrée. Au bout du tunnel, la rame de gauche s’annonce. Mathias jette sa pièce. À nouveau, la voici qui s’élève. Elle tourne. Son regard croise celui de la femme. La rame est là.

Mathias retire son bras d’un réflexe brusque. Le souffle le fait vaciller. Les vitres défilent. À son nez, les portes s’ouvrent. Se referment. La rame repart. Sur l’autre quai à nouveau visible, la femme le regarde toujours.

Il ne dit mot. Enfin, ses yeux descendent vers ses doigts crispés sur sa paume. Ses jointures blanchissent, son poing reste fermé. Après un instant, Mathias se redresse. Il tourne les talons et, sans un regard, donne la pièce vers l’homme allongé.

Crédit Photo: Josh Appel

Nouvelle écrite à l’occasion de ce concours.