La fille et le poisson rouge

La fille et le poisson rouge

juillet 22, 2015 0 Par ArielLittel

Nous officions dans le domaine dit « du service » ; de « l’accueil ». Autrement dit, nous sommes professionnellement contraints de rencontrer de nouvelles personnes, chaque jour ; beaucoup même. Des gens d’horizons différents, de professions dissemblables, de couleurs disparates, de caractères discordants. Voilà : notre métier est de rencontrer. Notre talent, de connaître. Notre angoisse profonde, de croiser quelqu’un que nous connaissons réellement, et non une personne grossièrement analysée en un regard.

Ainsi était la fille de la 35 : souriante, sympathique, et très familière à mes yeux. À ceux-ci seulement, car ma mémoire s’y perd, entre cette foule d’habitués de tous ces bars et restaurants, entre mes vielles connaissances, mes cousins lointains et ce mec à qui j’ai parlé à la fermeture du Bedford Arms ce matin. Alors, professionnel et roublard, j’y vais souriant, franco :

Saaaaluuut ! Tu vas bien ?

Évidemment, sur le moment, je ne connais d’elle que son numéro de table, bientôt sa commande, et le fait que d’une manière ou d’une autre, nos vies se sont croisées quelque part. Prénom, âge, provenance ? Aucune idée. Cette situation n’est pas à même de me mettre mal à l’aise ; de par mon métier, et ma mémoire souvent comparée à celle d’une poiscaille de couleur rouge, je la rencontre au bas mot trois fois par jour. Pas de panique, tout du moins jusqu’à ce que je me souvienne de son identité. Ce qui peut, soyons honnêtes, ne jamais arriver.

Pourtant, cette fois-ci, la vase compacte qui me sert de mémoire relâcha une information cruciale ; non pas son prénom, c’eut été trop généreux, mais l’origine de notre rencontre. Cette fille, nous avons eu notre diplôme de journalisme ensemble ; horreur, enfer et damnation.

Car on ne peut trouver plus opposée, comme profession, à celle que j’exerce aujourd’hui. Sans doute mon professeur de deuxième année, longtemps directeur de rédaction au Parisien, et donc rompu à l’art du micro-trottoir de haute volée, dirait que ces deux métiers se rapprochent par leurs contacts quotidiens avec nos congénères. Lors de mes courtes approches du journalisme, j’avais surtout des contacts avec mon ordinateur, et, paradoxe, le solitaire.

Mais ce sont surtout leurs réputations, qui sont aux antipodes l’une de l’autre. Malgré ses déboires actuels, le journalisme fait encore rêver, et bien que la profession soit quelque peu « bouchée », et ce à tous les sens du terme, les écoles et les vocations, le long des rêves, continuent à fleurir. Malgré sa fierté gagnée à la sueur des aisselles, la restauration ne fait rêver personne, et quand bien même elle n’aurait à se reprocher que d’arnaquer la terre entière, ce qui est un moindre mal, elle est discrètement traînée dans la boue, à coups de non-dits et d’idées préconçues à peine bâties. J’eus forcé mon destin de gratte papier, je serai probablement encore chez mes parents, à un âge qui flirterait avec, si ce n’est l’indécence, celui du tristement célèbre Tanguy ; je serai probablement encore quelque peu enfumé par les doux parfums des enjôleuses Marie et Jeanne, et je vivoterai à coups de piges bâtonnées* et d’un statut d’intermittent volé aux vrais artistes. D’une manière générale, je vendrais du rêve ; de par mes articles sans fond mais habilement tournés, et lors de conversations en soirées, où je n’aurai qu’à annoncer ma profession, sans creuser, ce qui, pour un journaliste, reste une étrange antinomie.

À l’inverse, serveur, je suis toujours réticent à enfiler mon tablier ; est-ce un résidu de honte, de volonté de ne pas m’identifier à cette profession sous estimée ? Toujours est-il qu’à cet instant, face à cette fille à la 35, je l’eus voulu beaucoup plus grand, mon tablier, que je puisse me cacher dedans. Où derrière le bar, où derrière un jeu d’acteur sans faille, mais n’est pas Seb qui veut . Je veux disparaître, honteux, accablé par les poncifs de la société : non, je n’ai pas raté ma vie ; non, je ne suis pas l’archétype du minable qui finit garçon de café, non ça ne fait pas sept ans que j’officie comme troubadour des terrasses, non je ne finirais pas comme Gérard, non, non, non.

– « Dis Amé, tu veux pas t’occuper de la 35 svp ? J’connais la meuf…c’est compliqué»

Solidarité quand tu nous tiens. Moi-même, j’ai pris en charge la 38 à sa demande, deux avocats pas encore murs, lourds de banalité et d’assurance, qui la draguent avec tout le béotisme du monde. Merci Amélie, merci les gars de la restau, je m’en vais me faire tout petit, arcane secrète :

1)je ne t’ai pas vu (je viens de te dire bonjour)

2)je ne t’ai pas reconnu (t’ai demandé si tu allais bien)

3)je ne suis pas ton serveur attitré(merci Amé)

4)je ne suis pas Ariel, mais son jumeau

5)tu n’existes pas (malgré ton très joli sourire)

La pratique de cette arcane secrète demande énormément de talent, de confiance, d’auto-persuasion, et un brin de stupidité. Et aussi, beaucoup de lâcheté.

Alors, si. Je me retourne, dis à ma collègue que c’est bon, et je prends en charge, plus que toutes les autres tables, la 35. Et cela n’a rien à voir avec le joli sourire. Plus avec l’envie de planter le décor, la tête haute, le dos droit, le plateau stable. Si, c’est moi, et j’en suis là, et, en fait, j’en suis fier. Du travail accompli, de mes collègues, des faits et des péripéties qui m’ont amené là. Tant pis pour le qu’en dira t-on, tant pis pour tes préjugés. Je suis là, fier, et toi, t’en es où ?

*Le bâtonnage, en journalisme, ne consiste pas à dresser un article à coups de bâton bien sentis, mais bien à synthétiser une foule de dépêches AFP, sans plus de recherches ou vérifications. Pratique particulièrement répandue sur le net.