La fille du staff

La fille du staff

janvier 1, 2016 0 Par ArielLittel

À chaque fois que j’annonce ma profession, et, quel que soit l’interlocuteur, ma grand-mère mise à part, deux questions me reviennent à coup sur :

– « mais tu veux faire quoi, dans la vie ? »

et,

– « c’est vrai, cette légende du barman qui choppe dans tous les sens ? »

D’une manière générale, j’ai tendance à éluder a première, car ma réponse me fatigue d’avance, et la question m’irrite, ne serait-ce par respect pour mes collègues qui ont choisi de faire carrière.

Pour ce qui est de la seconde, oui, c’est vrai. Mais ce qui est encore plus drôle, au final, n’est pas cette attirance improbable que génèrent serveurs et serveuses ; c’est qu’eux-mêmes tombent dans le piège.

Aussi n’aurais-je jamais connu un métier où l’adage « ne fricotes pas avec tes collègues » était si peu respecté. En fait, chaque nouveau CV, chaque nouveau serveur à l’essai est l’objet de conversations et de pronostics la semaine précédent son premier service. Tous sont prêts à en baver aux côtés d’un(e) débutant(e), pour peu que ce soit un « avion de chasse ». Et la suite n’est qu’un imbroglio de relations d’un soir, de rumeurs et de sourires entendus. On guette qui prend sa pause clope en même temps, qui part à la ferm’ de deux heures du mat’ dans la même direction, qui s’attarde à la cave. Les secrets n’engagent que ceux qui, naïvement, les respectent. Bons enfants à la vertu inexistante, nous en rigolons ; sans honte et sans gêne, car aucun d’entre nous ne saurait se distinguer, par, justement, sa vertu.

Mais, même dans ce fatras d’amourettes avouées et désinvoltes, les complications surviennent, et l’adage cité plus haut reprend son sens. Car si l’aventure d’une nuit ne craint rien, la relation plus poussée elle ne peut résister à l’enchaînement des services en commun, à la fatigue qui épuise les corps, aux nerfs tendus à l’extrême par le rush. Et c’est peut-être pour ça que ces histoires qui germent dans l’équipe ne sont jamais prises au sérieux : car ici plus qu’ailleurs, travailler avec un(e) conjoint(e) relève du suicide passionnel. Même en passant sous silence les perpétuelles opportunités de s’égarer dans les bras d’un(e) autre, le travail en lui-même, la fatigue sociale qu’il entraîne irrémédiablement use, empêche toute politesse hors du service. Une fois le serveur rentré, loin du cirque, son nez rouge et son sourire tombent ; que pourrait-il lui arriver de pire que de se retrouver face à quelqu’un dans le même cas ?

J’avais écrit que je réservais mes sourires aux clients, et non à l’équipe, par simple économie des réserves naturelles. Inversement, je réserve à mes collègues mes plaintes, mes râles, mes gueulantes et ma tête des mauvais jours, car il n’y a qu’à eux que je peux les montrer. Alors, devoir faire preuve d’indulgence envers un membre de l’équipe, faire un effort de plus, ravaler ses critiques acerbes et chercher, loin, au fond, un dernier sourire oublié, est – souvent – l’effort de trop. Et la fatigue s’adresse au ressentiment, la nervosité à l’irraison et au courroux ; et l’ami(e) intime devient celui/celle que vous évitez. Car, usé, fatigué, vous économisez, encore, le peu de gentillesse, de compréhension, de tolérance, qu’il vous reste a donner aux clients, ces étrangers.

Et l’autre devient l’enfer.

Celui qui est pavé de bonnes intentions.