La fille du bout du bar

La fille du bout du bar

mars 21, 2017 2 Par ArielLittel

Il doit être 21 heures, peut être 22. Nous sommes samedi soir, mais la fièvre n’a pas encore gagné les lieux. Il est encore un peu trop tôt, il fait un peu trop beau dehors. Quelques clients épars, une douce musique électro, et ces deux filles qui entrent. Elles hésitent un instant, un peu timides : le bar est loin d’être plein, ça peut impressionner, tout cet espace libre à remplir avec soi-même. Elles valsent, tournent, puis se dirigent vers le bar.

Je ne vais pas inventer : j’ai peu de souvenirs de ce bref échange. Tout juste, que la commande était originale comme un mojito, que les deux filles étaient souriantes et polies, et que si chacune possédait son charme propre, l’une était d’une beauté rare, pure et irréfutable, qu’elle arborait sans prétention, tel un voile délicatement posé sur son visage. Y-eut-il un regard plus soutenu qu’à l’habitude, légère persistance d’un iris borné ? Je ne saurais dire. Mais jusqu’à leur départ, trois ou plutôt quatre heures plus tard, mes yeux gîtaient vers la gauche, sans qu’aucune brise ne les y oblige.

«la liberté même était mise entre guillemets, sans fers ni loi martiale, juste de quelques regards appuyés»

Avant d’écrire la suite, je vous prie de m’excuser. Pour ce que je m’apprête à coucher sur le papier, ou, plus exactement, pour le faire si tard. Les femmes, les filles du monde entier savent cela depuis belle lurette, les parisiennes peut-être encore plus. Elles s’évertuent à nous le dire, à nous le signaler, nous le dessiner, nous le hurler, et nous, tel Thomas, ne croyons pas sans voir. Ou n’en mesurons pas l’étendue. Ce soir-là, j’assistais, presque médusé, à un bal forcené et forcé, orchestré par tout ce que nous comptions de clientèle masculine. Durant trois heures, une foule de mecs se succéda au chevet de la belle, sans discontinuer. Une foule ? Huit, ou dix hommes. Qui chacun, s’invitait, s’entêtait et s’imposait dans son style propre.

Il y eut le beauf sans complexe, qui lui éructa ses exploits à un centimètre du visage, le bras nonchalamment oublié autour de ses épaules. Il y eut le minois bien brossé du fils du VIe arrondissement, qui tenta de se faire passer pour plus élégant et moins lourd que ses concurrents, moins « en chien ». Il ne savait pas, alors, qu’il était déjà le sixième à venir faire le beau, et je vis l’étendue de l’erreur naïve dans ses yeux lorsqu’il commanda des shooters pour lui, la belle et sa copine, comme quatre autres gars l’avaient déjà fait avant lui. Cette valse masculine ne s’arrêta pas, pas une minute, et la fille d’à côté fut peu à peu résumée à « la copine », et se retrouva bien plus souvent qu’elle ne le méritait, obligée de berner la solitude en posant les yeux sur son portable.

J’avais déjà vu des filles se faire draguer, avec classe ou avec humour, avec trop d’alcool ou parfois pas assez. J’avais vu des gars gentils et posés devenir d’immondes et oppressants bovins une fois saouls. J’avais vu des femmes gênées hésiter entre méchanceté et gentillesse pour écarter les impudents. Je n’avais pas compris que c’était permanent. Que la liberté même était mise entre guillemets, sans fers ni loi martiale, juste de quelques regards appuyés.

Une fois encore, la question du devoir vint se poser. Devais-je intervenir ? Le professionnalisme et son ingérence couvraient-ils la lâcheté ? Quelle était la limite du libre arbitre ? Ce soir-là, la fille reçut chacun des prétendants, quel que soit l’âge, quel que soit le style, avec le sourire, aimable et ouverte. Je ne mouftais donc point. Était-ce une patience sans limites, une gentillesse dépourvue de bornes, ou une insouciante tolérance sublimée ? Une stratégie vénale sans faille, un narcissisme dévorant ?

Qu’importe, au final. Ce soir-là, j’ai été dégoûté d’être un homme, un de plus, pouvant être assimilé à une masse informe de prétendants justifiant les pires clichés et stéréotypes. Je me suis intimement juré de détourner les yeux devant chaque femme croisée, dussé-je la vexer, ne serait-ce que pour lui offrir cinq secondes de paix et de tranquillité en plus. Qu’un jour, peut-être, et ça semble si improbable, elle n’ait plus à porter le poids de tous les désirs, n’ait plus à se parer d’une armure de patience, n’ait plus à se sentir chassée à chaque coin du regard.