La dignité d’une carte bancaire

La dignité d’une carte bancaire

avril 24, 2019 0 Par ArielLittel

Je prends les boissons sur le bar et jette un œil au bon de commande. Elles sont pour la table 34, en terrasse. Avant de sortir affronter l’hiver parisien, je cherche des yeux autre chose que je pourrais emporter pour la terrasse, histoire de minimiser les allers-retours….Ah ! La machine à carte bancaire. J’ai une douloureuse en attente, à la 27. C’est du 50-50 de chances qu’ils paient en carte bleue, je tente le coup.

 

Je pousse la porte, dépose les boissons de la 34, puis me dirige lentement vers la 27, où l’addition trône au beau milieu de la table, vulgaire et incongrue comme un grain de sable dans la machinerie d’un rendez-vous bien huilé, comme une bordée d’insultes s’échappant d’une procession de bonnes sœurs.

 

Sans un mot mais ostensiblement, je me place aux alentours directs de la table, où ce couple enrobe sa fin de repas de quelques paroles traînantes. Sans surprises, toi, la femme qui me fait face, comprend plus vite que ton homologue masculin. Tu réagis en attrapant ton sac à main, et entreprends d’y trouver ton portefeuille.

 

L’homme, absorbé par ses propos, continue de parler. Il ne suspend ses paroles qu’à l’instant où tu brandis ta carte de crédit, triomphante. Il lève les yeux, m’aperçoit et comprend à son tour. Tu saisis la note, y jette un regard furtif et me tend ta carte.

 

Soit dit en passant, mon pari est gagné.

 

Mais le temps que j’extirpe la machine de ma poche arrière, l’homme a réagi à son tour : en un clin d’œil, il sort sa carte bancaire, dit « non, non », et, repoussant ton bras, tend sa CB par devant la tienne.

 

Face à ces deux rectangles de plastique tendus dans ma direction, face à la subtile négation de ta dignité qui vient de se dérouler sous mes yeux, j’hésite en passant mon poids d’une jambe sur l’autre. À l’intérieur de ma boite crânienne, mes méninges s’entrechoquent en désordre, et mon esprit d’indécis – de Suisse, comme dirait une mauvaise langue de mes amies – tente de comprendre, et de prendre en compte tous les tenants et aboutissants de la situation. De cerner les personnalités qui me font face, d’anticiper les réactions.

 

De faire taire mes convictions, aussi.

 

Tout ça en trois secondes. Si vite que vous ne vous en rendez pas compte. Si vite que c’en est frustrant, et que j’ai besoin de vous l’écrire, plus longuement, ici.

 

Parce que…je choisis laquelle ?

 

Mon premier mouvement, que je réprime avant sa naissance, serait de prendre la CB de Madame. La tienne. Simplement parce que tu me l’as tendue en première. Décision facile et logique, j’en aurais fait de même avec un homme.

 

Mais il est difficile, maintenant que ton convive obstrue ma vision en passant devant toi, d’ignorer sa main tendue qui a remplacé, ou éloigné la tienne. Si je veux prendre ta carte, je dois contourner Monsieur, voire l’ignorer complètement. C’est certes ce qu’il mérite, mais son égo n’oubliera pas de sitôt l’affront. Ignorer un client frise la faute déontologique.

 

Tant que celui-ci n’est pas ivre mort

 

Pourtant, je prendrais un malin plaisir dans la contradiction bornée et ostensible face à ce mâle qui se veut « dominant ». Chacun ses défauts.

 

Alors, je suppute l’idée de régler l’addition avec ta carte bancaire. Pas parce que tu l’as tendue en première, mais dans une politique d’Affirmative Action comme disent les ricains.

 

Mais l’Affirmative Action, c’est une très jolie musique aux oreilles des idéalistes, mais certainement pas de l’égalité. Si je choisis ta carte parce que tu es une femme, j’abroge de moi-même l’égalité des sexes.

 

La question qui surgit alors est celle de la diplomatie. Quelle action irritera le moins ces deux clients ? Où est le compromis ?

 

Tout en sachant que celui qui répond « on fait 50 – 50 » à un rendez-vous galant se verra frappé(e) sans pitié aucune par Kevin et moi-même. Au sol, et attaché(e).

 

C’est le professionnalisme qui parle. Mon costume de pingouin n’est pas une combinaison en latex truffée de gadgets, et mon limonadier ne me sert pas à pourfendre les vilains oppresseurs de liberté. Je suis debout sur cette terrasse par la somme des intérêts pécuniaires de mon patron et des miens. Et aux yeux de tout restaurateur, les humains de cette planète sont tous de potentiels porte-feuilles sur pattes. Quelles que soient leurs valeurs, ou nos convictions.

 

Si je me saisis de la carte bancaire de la femme, cet homme, qui vient brutalement d’imposer sa présence, va prendre injure.

 

Soit du sourire complice que j’échangerais fatalement avec sa vis à vis, soit de la négation de sa condition masculine qu’il croit proportionnelle à la taille de euh, son compte bancaire.

 

Autrement dit, sa capacité à payer dépenser des zlouteks.

 

Surtout que ce gars qui me tend sa carte avec véhémence a probablement, au vu de son insistance, 3 frères ou 2 potes qui lui ont certifié que s’il ne payait pas, c’était un loser qui en outre n’aurait aucune chance de coucher, et donc de conquérir, et donc d’être un winner ascendant snowboarder. Impardonnable mise à nu, honteuse faiblesse et…

 

Logique imparable.

 

Je viens de perdre un client.

 

Car quand tu me tends ta carte, sans me regarder, désinvolte et dégoulinant d’assurance machiste, et que je prends l’autre, celle de ta compagnie, tu ne me le pardonnes sans doute pas. Parfois c’est un sermon, parfois un regard assassin. Presque toujours, un client en moins. Il ne faut pas déconner avec l’orgueil masculin.

 

Alors, le geste professionnel est de prendre la carte bancaire de l’homme. Ça le réconforte. Il pense que tout se déroule à merveille, qu’il se conduit comme il est censé le faire, en Christian Grey mâle dominant et confiant. Sans hésitations, Mon métier doit passer au-dessus des si fines barrières de la connerie (vous n’avez jamais sauté une barrière ? ). Prendre la carte du mec est aussi professionnellement l’action la moins risquée. Jamais au grand jamais, un type ne m’a dit :

 

et pourquoi pas celle de Madame ?

 

Mais surtout, jamais au grand jamais n’ai-je eu le droit à un regard assassin, ou à un sermon de la part de la femme.

 

Pourquoi ? Par élégance féminine ? Peut-être.

 

(Au niveau diplomatie et moindres dégâts collatéraux, je ne sais pas si vous suivez, mais j’ai trouvé ma réponse.)

 

Mais surtout, si cette inconnue et moi poussons plus loin nos rapports jusqu’à, disons, qu’elle dévoile le code d’accès à sa richesse, nous allons tous les trois entendre cette phrase insupportable, cette blague lourde comme la lourdeur (et bam, maître de la métaphore) mille fois entendue déjà et certainement pas drôle, par laquelle cet homme tentera de justifier ce qu’il pense être une grave erreur, ou un défaut:

 

Et voilà, on est en 2019 ! Les femmes paient au resto !

 

Comment t’expliquer alors que tant que tu prononceras ces mots, nous serons justement de retour au Moyen-Age ?

 

Car en disant ces paroles que tu penses nobles et généreuses, tu nourris cette idée tenace selon laquelle en telle situation , les hommes devraient se sentir gênés, et les femmes fières. Tu nous montres que tu ressens le besoin de justifier le fait que tu ne paies pas.

 

N’oublions pas que si nous devons en passer par là, c’est parce que l’inégalité est profondément gravée dans le ciment de notre société. Elle n’existera plus quand les femmes pourront montrer autrement que par leur porte-feuille – ou leur physique – qu’elles sont égales.

 

Je m’égare. Ce qui arrive à coup sûr, par contre, lorsque je prends la carte de Madame, et que Monsieur prononce cette phrase rebutante, c’est l’arrivée sans crier gare d’un silence pesant. Et gêné. Tu penses que c’est parce que nous jugeons ta faiblesse. Je pense que c’est plutôt parce qu’à ses yeux comme aux miens, cette phrase « anodine » a brisé quelque chose. Tu as renié la personne en face de toi . Elle le sait. Le rendez-vous est probablement foutu, et c’est probablement mérité.

 

A mes yeux, le mal est déjà fait. Et accepté.

 

Car au moment même où les cartes jaillissent des porte-feuilles comme les revolvers de leurs étuis en plein Far-West, la cause féminine la cause égalitaire est déjà perdue. Quand il s’enquiert « t’es sûre ? » avec un doute dans la voix, quand il repousse ton bras pour faire prévaloir – même avec un sourire charmeur – sa carte, là, devant tous, il vient de t’asservir.

 

Toi, mais surtout la femme que tu es. Dans ton esprit, dans le sien et dans le mien, il met en place le fait que tu serais dépendante. Pire, que tu serais incapable d’assumer ton choix. Incapable de raisonner. Quand il passe son avant-bras au dessus du tien déjà tendu pour me présenter ta carte, c’est physiquement qu’il violente ta dignité.

 

Avant même que je choisisse entre les deux cartes de crédit, c’est à toi de décider ce que tu acceptes, ou non. Je ne peux pas faire ce choix, pour toi.

 

Ça fait quatre secondes. Vous n’avez pas remarqué mon hésitation ? J’inscris le montant sur la machine, tend le bras et saisit …la carte.

 

Quelle carte déjà ?