La coupure

La coupure

août 12, 2016 1 Par ArielLittel

Ça sera sans aucun doute l’image la plus simple qu’il me sera donné d’utiliser. Oublions la flemmardise, c’est son évidence même qui me mène sur ce chemin.

Pour vous, « coupure » est un des nombreux synonymes de : blessure, bobo, entaille, douleur. Vous pensez pansement, sang, mercurochrome. Et blessure bénigne.

Nous, c’est à dire, vous l’aurez compris maintenant, les troubadours du comptoir, avons une idée toute différente de ce mot. Pourtant, pour le définir, nous utiliserions sensiblement les mêmes synonymes. La coupure n’a rien à nous offrir, que « du sang, de la peine, des larmes et de la sueur ».

Et, bien sur, vu que le plongeur a vidé les stocks de la « pharmacie » du restau la semaine dernière, ni mercurochrome, ni pansement. Si ce n’est la serviette de table que vous essayez de faire tenir autour de votre main, brusquement tailladée au tesson de bouteille de rouge bon marché.

Pour nous, « la coupure », c’est exactement ce que nous voulons éviter. Il y a les restaurants qui officient seulement le soir, ou ceux, paradis des staffs, qui n’ouvrent leurs portes que pour l’office du midi. Les « en continu », synonymes de bordel perpétuel et entraînant, et les « breakfast » et les coffee shops, tirant à bas les devantures à 17h.
Et, il y a les restaurants « de coupure ». Ceux des forçats, qui ont renoncé à toute vie sociale. Qui n‘ont plus de journée, plus de nuits, seulement un long chemin cahoteux délimité par les bornes kilométriques que la fatigue, toujours présente, a posées là. La coupure. Le fait d’officier au service du midi, d’avoir une pause de trois heures qui ne permet que d’aller fermer les yeux au milieu des galériens des fourneaux, dans des dortoirs improvisés au milieu des tables et des chaises enchevêtrées à la cave. Puis de reprendre, les yeux bouffis d’un sommeil bringuebalant, pour le service du soir. D’en terminer à 1h du matin, de s’empresser d’aller dormir quatre heures, pour « couper » de nouveau le lendemain.

Il paraît que dans le monde parallèle où vous semblez évoluer, le salarié doit avoir dix heures de repos entre deux journées de travail. Longtemps, cette idée m’a paru incongrue, impossible. J’en riais, habitué que j’étais à ne plus discerner le jour de la nuit. Résigné à ne plus être qu’un robot, effectuant les taches quotidiennes, servir, sourire, courir, machinalement, sans réfléchir, comme un soldat devient une machine de guerre lorsqu’il finit par oublier le danger, et la considération forcément futile qu’il portait un jour à sa propre et misérable vie. Dormir 4h, prendre son petit-déjeuner, son déjeuner, son dîner au travail ; puis, à nouveau, le petit-déjeuner du lendemain, et ainsi de suite. En restauration, les équipes sont soudées, les serveurs se sentent chez eux sur leur lieu de travail. Ne cherchez plus pourquoi.

Arrive fatalement un moment où vous ne vous rendez plus vraiment compte de l’incongruité de vos horaires. Vous effectuez, empilez les heures sans plus penser au reste. C’est machinal. Il faut voir, pour s’en rendre compte, débarquer une nouvelle serveuse, jeune et pleine d’entrain, prête aux sacrifices pour empiler les billets bleus, ou verts. Elle accepte toutes les modifications de planning, tous les services qu’on lui propose, et voici Solveig, 20 ans, qui vient de s’engouffrer dans un très, très long tunnel dont elle ressortira éblouie par la lumière et rongée par la lassitude, et l’aigreur. La métamorphose se déroule sous vos yeux, petit à petit, entre la prise de son premier service, le jeudi soir, jusqu’à la sortie du dernier, lundi 17h. Entre temps, elle en a fait 8, a travaillé 55 heures. Et de toute souriante et blagueuse qu’elle était jeudi soir, elle est lentement devenue aigrie, usée, rageuse.

Alors seulement, en voyant la mue s’opérer, en sachant, vieux de la vieille, que Solveig est déjà, après deux mois de ce rythme, désabusée, vous vous rappelez que quelque part, ailleurs, dans un autre monde, ce n’est pas la norme. La coupure vous marque, laisse une cicatrice indélébile : vous y perdez cette envie que vous aviez au premier jour, quand le rush et l’ambiance vous faisaient aimer ce métier. Peu à peu, la fatigue vous fait perdre des yeux la rigueur, la discipline, et vous en arriver à travailler « comme un goret », sans en avoir plus rien à foutre. Votre seul objectif ? L’efficacité, celle qui mène plus vite au déjeuner et à la sieste sur le canapé du sous-sol.

Alors, vous agissez à l’instinct, utilisez votre mémoire gestuelle; vous répétez les sourires, les blagues, et les manipulations que vous connaissez par cœur, comme on récite un poème trop bien appris; en fait, vous travaillez en dormant, les yeux-mi clos. Le staff passe, les jours et les soirs aussi, et vous êtes toujours là; à la fin, vous êtes plus au courant de la situation que le patron, ou son bras droit. Normal, vous êtes là depuis quatre jours, et quatre nuits. Vous partez en week-end, finalement, et à votre retour, le reste du staff vous accueille comme si vous reveniez de vacances, habitués qu’ils sont à vous voir tout le temps. Et vous, vous n’avez pas récupéré, et avez l’étrange impression de n’être jamais parti. On en vient à vomir le restaurant où on travaille, à ne plus regarder mais seulement voir derrière le filtre opaque de la fatigue blasée. Jusqu’à ce qu’on ne se rende plus compte, et qu’au milieu des autres galériens, le rire monte, du au surmenage, et éclate, franc. Ça y est, vous êtes devenu une machine, la restauration vous a happé, et vous vous réveillerez dans sept ans. Bon voyage.