La confrérie des galériens

La confrérie des galériens

avril 24, 2015 0 Par ArielLittel

Un cercle d’initiés. Un groupe qui partage des compétences, une histoire, qui a traversé joies et galères, soudé. Des jeunes, des vieux, autant de galériens et autant d’horizons, des racines à n’en plus finir. Une bande qui ne s’est pas choisie, mais doit avancer d’un même pas.

Ainsi est le staff d’un restaurant.

J’étais joueur de rugby. J’ai appris, match après match, à ériger la fraternité au rang de valeur absolue, condition sine qua none à une amitié, à une vie. Je l’ai vu naître du danger physique et de la peur partagée, de la défaite commune, des exploits solidaires. J’ai bâti mes meilleurs souvenirs à plusieurs.

À moindre échelle, j’ai retrouvé ce savoir intime, cette confiance en l’autre, ce partage des mésaventures, en restauration. Par l’erreur d’un seul, nous plongeons tous. Alors, quand l’un tombe, les autres n’ont d’autre choix que de se dresser en un rempart obstiné autour de lui.

Savoir au fond de soi que celui qui se tient à côté vous aidera, vous sortira du guêpier ; être prêt soi-même à courir deux fois plus, à mettre la bonne tenue de son propre service en péril, pour en sortir ensemble. Il m’arrive, souvent, de douter des capacités d’un collègue ; qu’importe, le prochain service, nous devrons le faire côte à côte, et nous sommes sur le même radeau.

Dans une société la cohésion se noie dans la multitude, où la division bâtit le règne, où l’on vit les yeux baissés, ici, nous faisons face, bien obligés. La nature humaine est universelle: ragots, inimitiés et jalousie prolifèrent aussi vite que la mayonnaise maison tourne, mais qui y pense quand le rush s’est invité à table?

En quelques services, vous contemplez avec désarroi grandir une amitié avec cette serveuse que, fondamentalement, vous n’aimez pas. Mais vous êtes devenus complices, échangez les clins d’œil de “ceux qui savent”. Il suffit de quelques clients insupportables, d’une soirée cauchemardesque où le restaurant se remplit de problèmes aussi vite que de clients.

Il y a quelques jours, nous nous sommes retrouvés à deux face à cent couverts, pas électricité, pas de gaz, pas de chef de cuisine, et un second encore embué dans les vapeurs de ses joints matinaux. Celle qui fait face avec vous, vous ne la trouvez plus niaise et un peu simple; vous admirez son courage, sa force, et la remerciez intérieurement de pas avoir craqué.

Ce groupe de galériens existe durant le coup de feu, mais se construit aussi au quotidien. Qui de vos amis, hors staff, est partant, ou surtout disponible, pour un week-end en Bretagne mardi et mercredi prochains? Qui est prêt à faire la tournée des Grands Ducs un mardi soir, de 2h du mat’ à midi le lendemain?

Ce métier est irrépressible: vous travaillez ensemble, et ne pouvez au final, que vivre ensemble. Au bout de la ligne, un groupe d’hommes et de femmes qui n’ont rien en commun se découvrent, vivent et partagent, et créent.