Épreuve de philo nocturne

Épreuve de philo nocturne

juillet 7, 2014 0 Par ArielLittel

En France, le meilleur moyen de prendre le pouls de la population est de descendre au bistrot du coin, s’attabler au bar, commander un demi-pêche et écouter les conversations des habitués, voir du barman. Les fines analyses de l’actualité qui en découlent sont dédaigneusement regroupées sous le terme de « philosophie de comptoir ».

Pour un barman en activité, il est assez ardu de s’attabler au café au même moment que la majorité de la population. En effet, à l’heure de l’apéro, je travaille dur. Et comme j’officie dans un restau branchouille des beaux quartiers, je suis privé de ladite philo. Car comme chacun le sait, cellle-ci n’existe que dans les troquets et autres brasseries populaires.

Aussi étonnant que cela puisse être, ma seule fenêtre sur cette partie de la population parisienne qui ne possède pas un 80m2 dans le Ve arrondissement est le laps de temps que je passe dans le taxi pour rentrer du travail. A l’instar de la bourgeoisie que je sers chaque nuit, ma seule approche de la classe moyenne est mon chauffeur. Et potentiellement, ma femme de ménage, sauf que j’époussette seul, sans femme.

Ainsi, je fais l’effort de toujours engager la discussion dans les taxis. Surtout qu’il n’y a pas plus facile de pousser le chauffeur aux confidences que de subtilement glisser au détour d’une phrase qu’on travaille en restauration. De suite, l’homme au volant sent une double complicité. Celle des travailleurs de nuit, et celle de ceux qui officient au plus près de leur clientèle. En outre, il assimile que vous êtes trop fatigué pour lui faire un taxi basket, et pas assez bourré pour repeindre sa banquette avec votre fluide gastrique.

Alors il se lance. Souvent, c’est la catastrophe, et il difficile de séparer le grain de l’ivraie. Cette semaine, j’ai discuté avec trois racistes avérés. Le FN est passé aux Européennes vous dites ? Le premier, un quadra tout français et tout blanc. Le second, un trentenaire à moitié marocain et à moitié bronzé, et enfin un asiatique un peu pâle, et tout vieux. Déprime nocturne.

«Faut pas faire peur à la clientèle mon gars.»

Pour le premier, les problèmes d’immigration (s’il y en a, ndlr) sont à mettre sur le dos de l’État français. La France n’aurait jamais du faire venir tant de monde, leur promettre monts et merveilles, pour ensuite les parquer dans de tristes cités de banlieue, faute de place. Ça commence bien, on est d’accord. Il vote FN, et quand il aborde la jeunesse délinquante qui résulte de cette politique française, parle des noirs et des rebeus. On est moins d’accord.

Le second est un spectacle à lui tout seul, et la facilité avec laquelle il entame un monologue sonore et dithyrambique sur ces français qui voient en tous les maghrébins des terroristes est impressionnante. « On est habitués, on en rigole, mais faut pas oublier, un jour on va leur faire payer ». Pas trop s’il te plaît, j’aimerais que le montant de ma course ne dépasse pas mes pourboires du soir. Je me laisse pas démonter, il accepte de dire que tous les français ne pensent pas comme ça, et que c’est la faute de politiciens trop vieux et déconnectés. Faut pas faire peur à la clientèle mon gars.

Le troisième me fait regretter mon vélib dès que je rentre dans le taxi. Il parle, il parle, il parle, et j’ai pas envie. Mais il me donne de bonnes infos sur la circulation, des petites astuces pour rentrer plus vite la nuit. On discute des quais, je lui dit que je n’aime pas passer devant le Wanderlust en voiture en rentrant du taf car c’est le bordel, et là ca loupe pas : « avec tous ces noirs et ces arabes qui se mettent sur la gueule…. ».

Cette semaine, je ferai des économies de pourboires. Je fermerai les yeux et je prendrai le vélib.