Éphémères

Éphémères

août 26, 2018 0 Par ArielLittel

Ça te prend par surprise. Tu lèves les yeux, et remarques que le jour s’est réveillé, sans rien dire. Et que son silence solennel, qu’ornent quelques oiseaux, a fait taire la fureur et le bruit. La foule est muette, les individus se sont éloignés et seuls s’agrippent aux arbres quelques petits murmures, et un grand silence.

Cette solitude aussi, qui entre sans prévenir au beau milieu de ta carcasse éreintée. Heureusement, il reste des tâches à accomplir, ranger, nettoyer, ordonner. Elles te permettent de mettre cette solitude en quarantaine, de la confiner à cette boule qui te fait un peu mal au ventre. Mais alors que tu lèves les yeux à nouveau, et contemple pour la seconde fois cette scène vide, jonchée de détritus qui puent la fin, la mort et l’absence, tu es obligé de la reconnaître.

Comment pourrait-il en être autrement ? Durant les huit dernières heures, tu n’as pas arrêté de servir, resservir, et servir encore et toujours, sans pause, sans reprendre ton souffle, et trois commandes à la fois. Combien de saluts, de sourires, de blagues potaches ? Combien de personnes ais-je rencontrées, à combien de personnes ais-je adressé la parole ? Comment, après cet incroyable concentré d’humanité, dense comme peut l’être la foule des festivals, ne pourrais-je sentir un immense vide, maintenant que je suis désespérément seul sur les lieux de la fête, de nos crimes ?

Je suis le grand Meaulnes, retrouvant les lieux de nos ébauches, alors que la fête et ses fantasques convives ont disparu. Où es-tu, petite brune et tes cinq amis, qui m’appelaient en riant par mon prénom ? Où es-tu, beau pédé qui me draguait avec une douceur sensible ? Où êtes-vous, les trois bretons saouls et drôles, les deux quadras qui découvraient les vices du Jagerbomb ? Et toi, Mathieu, et ta pote Caro, qui m’avez payé un verre, avant de forcer votre voisin de bar à en faire de même ?

Où es-tu, l’Argentin de Buenos Aires, si heureux de trouver quelqu’un à qui parler en espagnol, qui m’inonda d’un flot de paroles inintelligibles ? Et toi, grand blond de deux jours, souriant autant au crépuscule du vendredi qu’à l’aube du dimanche ? Et toi, gros con sans politesse, qui hurlait en postillonnant, regard hagard et désaxé ? Et toi surtout, blonde au charme bouclé, qui mis un point d’honneur à m’apporter, la nuit durant, la bonne humeur qui débordait de tes yeux, et la fraîcheur qui s’échappait de ton sourire ?

C’est certain, je ne sais rien de vous. Nos opinions diffèrent peut-être, ainsi que nos valeurs, nos origines ou nos combats. Mais qu’est ce que je vous ai aimés, dans cette ignorance des bienheureux, pour avoir apporté cette touche d’humanité et cette chaleur vive dans ces brefs contacts. Sachez que même les yeux éparpillés et les dents vacillantes, les pas perdus et les cheveux affolés, vous étiez foutrement beaux.Vous tous, éphémères d’une fugace nuit, vous fîtes tant de vacarme, durant ces 17h de service. Un vacarme de sourires et de charme, qui me laisse pantois devant cet encombrant silence. Où êtes-vous ?