Demain c’est loin

Demain c’est loin

juin 18, 2020 0 Par ArielLittel

Demain sera différent. En ces temps de crise sanitaire, c’est ce que tout le monde espère. « Utilisons la crise pour apprendre de nos échecs ». « Celui qui tombe se relève plus fort ». « Recentrons-nous sur nous -mêmes », « sur l’autre », sur « l’humain », bref, recentrons-nous. Même notre Président se fait humble, et dit vouloir apprendre de ses erreurs.

Pour lui, la leçon promet d’être longue, mais passons.

Pour nous, la grouillante populace de la restauration, ce temps de misère sociale et d’inactivité latente est aussi synonyme de recentrage. Plus de bruit, plus de sollicitations, plus de rencontres par centaines, plus de rush, plus de stress, plus d’insultes.

Heureusement, les bouteilles sont toujours là, et soyons honnêtes : on est tous en train de se recentrer sur l’essentiel,  « ferme un œil quand tu sers Jojo », et même qu’on se recentre dès 10 heures du mat’ tellement on tangue encore de la veille, pas de soucis, quand y’à d’la gène… on peut pas se recentrer comme il faut.

Rares sont ceux et celles d’entre nous qui arrivent à rester clairs jusqu’à 20h. C’était déjà le cas en service, alors en congé…. Mais les plus résistants, ou les timides qui débouchent la bouteille qu’au milieu de l’après-midi, ont tous applaudi fiévreusement au moins une fois les blouses blanches. Ou plutôt avez-vous tous pensé, en tenant difficilement de rapprocher une main de l’autre, au jour où le monde se mettra à applaudir la restauration. Non ?

Moi oui.

Loin de moi l’idée de dire que les médecins, infirmiers, brancardiers et j’en passe, ne méritent pas leur large tranche d’applaudissement. Parfois, d’humeur critique, je me demande ce qu’en pensent ceux qui ont œuvré dans le plus grand anonymat, et sans applaudissements, face au cousin mortifère de notre coronavirus, Ebola. Mais bref, eux comme d’autres méritent leur clap-clap-clap.

A même titre, les caissiers, les livreuses, les postiers, bref, les galériens du service à la personne. Le mot commence à se répandre, incroyable mais vrai :

Il sont ceux qui font vivre le pays.

Ils sont payés une misère pour travailler dans des conditions lamentables, mais quand tout part à vau l’eau dans le pays, voir dans le monde, il ne reste qu’eux.

Nous, comme eux, le savons depuis belle lurette. Les professions de service sont remplies de durs au mal pour qui les heures supp’ non payées, les imprévus de dernière minute et l’absence de congés maladie sont aussi normaux qu’un bouchon sur une quille de vin. Quand tout le monde est à bout de souffle, ceux-là terminent à peine l’échauffement. Mais je l’ai vu de mes propres yeux, et appris à mes dépens : le monde l’ignore encore.

Après DEUX FUC**** MILLENAIRES.

Je serait toujours surpis de voir la majorité écarquiller les yeux, découvrir enfin (encore?) les sans-visages et les sans-noms qui lui livrent ses pizzas, le courrier, le cappuccino, qui nettoient sa merde et qui bipent ses articles.

Je sais aussi que les gars du service, tous réunis autour de leurs bouteilles aujourd’hui, auraient œuvré sans broncher durant la crise. C’est sans doute pour ça que le Président a, avant toute chose, fermé les bars et les restaurants.

Alors quand j’entends mes voisins applaudir les infirmières, et maintenant, car c’est à la mode, le livreur de pizza, je me dis qu’on a raté le coche. Un peu comme ceux qui sont entrés dans la police après Novembre 2015 , et qui ne sauront jamais ce que ça fait d’être flic ET de se faire applaudir.

Quand je ne suis pas derrière le bar, je suis traducteur. Ce matin, j’ai traduit l’interview du PDG de Sodexo, le géant de la restauration collective. PDG qui estime que nous allons vers un monde nouveau. Dans susdit monde rêvé, la considération envers les professionnels du service sera plus grande, et l’économie moins low-cost, tournée vers la valeur humaine.

Aussi beau que soit le sentiment – éphémère sans doute -, c’est un PDG qui le dit. Je me trompe peut-être, mais je doute fort que Monsieur Machuel ait jamais servi à la cantine Sodexo. On dirait Macron qui promet en direct à la télé qu’il va devenir altermondialiste, ou un client qui me dit qu’il revient payer demain.

J’y crois pas une seconde.

Ce que je pense, tout le monde s’en fout, mais voici quand même :

Deamin, les restaus et rades qui auront pu survivre rouvriront leurs portes, et nous prendront peut-être le rush de nos vies. Et, occupés à se réjouir des réouvertures des terrasses, occupés à se bourrer la gueule, rigoler, draguer ou se prélasser au soleil pour la première fois depuis trop longtemps, personne n’aura le temps d’accorder un regard au loufiat au moment de claquer des doigts pour commander un autre verre.

Et,

C’est pas grave.

On le sait, on y est habitués, et on vous connaît.

Pas la peine de faire genre.