De ses propres yeux

De ses propres yeux

mars 2, 2016 0 Par ArielLittel

C’était il y a quelques mois maintenant. Je pensais la laisser là, sans remords, le long de ce boulevard trop connu. Je partais d’un adieu agréable et serein, le genre qui s’est fait trop attendre, que l’on sait depuis longtemps inéluctable.  J’abandonnais alors sans un regard tabliers, shakers et torchons, pour aller dire bonjour ailleurs, de l’autre côté d’un océan que je n’aurai pas à éponger.  Pour aller voir si, après avoir tant vécu la nuit,  je pouvais rêver le jour.

Ce fut le cas, et les vagues pacifiques me firent vagabonder d’un pays à l’autre, d’un bar à l’autre, côtoyant écrivains passés et mojitos à venir, tequilas frappées et rêves d’avenir. Puis, évidemment, apres les premiers émois de liberté,  je la retrouvais comme une évidence, et nous échangeâmes, coupables, ce sourire complice des vieux amants qui se retrouvent, se reconnaissent par cœur. Et je repris torchons et plateaux, exerçait mes connaissances à l’envers, à l’endroit où mes douces rêveries m’avaient porté. Je reprenais du service à la Paz, apparemment avais-je besoin de prendre de l’altitude.

Mais cela ne pouvait durer ; et dure fut la chute, du haut de ces 4000 mètres qui m’éloignaient de la réalité. Au bout de cette énième expérience à l’étranger, d’un autre salaire de misère et d’une foule de services illégaux, je cru en avoir fini pour de bon. Qu’ils sont rares, au final, ces amants dont le cœur s’embrase deux fois, qui savent pardonner, oublier, rouvrir des yeux d’enfants. À la place, je quittai la restauration de nouveau, avec le gout amer de la réconciliation ratée, de l’évident échec de la facilité, d’un énième et vain retour au passé mensonger.

Ajoutons à ce sentiment deux mois de plus : j’ai déjà tout oublié, naïf éternel. Sur la côte chilienne, à Iquique, au fond du trou à rats où elle m’héberge généreusement, je suis des yeux la vie d’une serveuse, banale comme la mienne, à la routine fracassée qui envahit tout.
Elle aurait beaucoup à me raconter pourtant, cette fille. De sa vie de « mochilero », des pays traversés, de ses anciens métiers, de son amour du foot, et de sa ville natale, Bello Horizonte. Mais le temps vole, et le service l’appelle, toujours, et,  paraitrait-il, tout le temps. Le coude appuyé sur le plancher qui me sert de lit, je ne peux que constater ses réveils en sursaut, suivis de services matinaux impromptus ; ses heures de sommeil qui, pourtant peu nombreuses, pèsent tant sur le lit de ses yeux ; sa tension qui peine à redescendre, à 4h du mat’ ; sa vie décalée ; cette chambre vide, qu’elle n’a pas le temps de meubler, qui ne se résume qu’à un lit, qui résume sa vie : la restauration.
Plus tard, je la vois en service, s’agiter, courir, me faire signe de loin, m’introduire dans les coulisses et me parler en même temps qu’elle passe commande ; j’entends la sonnette du passe, devine qu’elle-même ne l’entend plus mais la sent, que ce carillon rythme sa vie. Je vois tout ça, autant dans les faits que dans ses yeux qui, le matin, cherchent dès l’éclaircie matinale à savoir où ils sont, déjà prêts  à l’action, et pourtant à peine éclos.

Mais ce que je vois dans ses yeux, ce sont surtout les miens. Ceux que j’arborais il y a quelques mois; ceux que mes yeux d’aujourd’hui reconnaissent si bien, eux qui, irrésistiblement, et sans raison valable, cherchent la cuisine au fond du couloir, devinent l’ordre des plats, le numéro des tables; eux qui ne peuvent se fermer sur le retard et la fainéantise, le bordel ambiant. Eux qui voient, mais devinerais s’il le fallait, la vie de cette fille, de ce restaurant. Dans ses yeux je vois les miens, au fond desquels m’effraie une lueur, une envie pressante de prendre ce plat qui refroidit sur le passe pendant que la sonnette s’égosille. Dans ses yeux, je vois les miens, dans lesquels scintille une lueur imbécile, une flamme stupide, cet irrépressible besoin de créer l’urgence pour s’en nourrir, de créer la tension et l’angoisse pour effacer toute pensée, repousser la chute inéluctable vers laquelle nous courrons d’autant plus vite. Au fond de ses yeux, je vois les miens, et rieurs, ils me chuchotent que je reprendrai un service, un jour ou l’autre, quelque part.