De l’autre côté de la Seine

De l’autre côté de la Seine

septembre 7, 2015 0 Par ArielLittel

N’y a t-il d’intéressant que les extrêmes ? Devons-nous préférer une vie faite de hauts et de bas à une morne routine ? Quitte à « être », devons-nous nous affirmer avec violence et caractère, comme cancre ou bon premier ?

L’individualisation, paradoxe d’une société faite pour les masses, nous murmure toujours plus fort que notre but est de sortir du lot, car nous sommes uniques, et beaux. Nous devons le prouver aux yeux du monde, et pour cela, elle nous fournit les outils nécessaires, qu’elle aura toutefois pris le temps de rouiller, pour que leur efficacité reste relative. Le couteau à bout rond tendu par le geôlier au fou, ustensile qui lui permettra de se sustenter, de vivre encore un peu plus comme un forcené, mais qui n’aura pas le tranchant qui lui permettrait de s’envoler à jamais de son asile. Sortez du lot, pour mieux souligner les contours de votre invisible carcan.

Trêves de galéjades.

Est-ce sentiment qui me poussa à vouloir voir l’autre bout de la restauration ? Après l’inamovible brasserie et le strict « gastro », je filais droit au restau jeune, mode, bobo, tendance. Sans passer par le milieu, de l’espresso Richard sur le zinc au Spritz en terrasse art-déco. Quoi qu’il en soit, ainsi atterris-je , trois mois après mon départ de l’ombrageux Cerisier, au « Diner », à prononcer à l’américaine, une cambuse surfant sur la vague du « burger », à une époque où ce met n’était pas encore présent sur tous les menus parisiens.

Quel choc ! Deux cultures s’affrontaient avec véhémence, sans crier gare. Si mon bagage de loufiat me permis de m’octroyer le respect du staff dès mon service d’essai, je passai néanmoins à côté de l’essentiel. Niveau style, j’étais complètement à côté de mes pompes, trop cirées. Guindé, sérieux, strict, je dépensais mes premiers mois de service à m’exaspérer des largesses prises par la direction, et l’équipe du restau. Je n’avais pas lâché ma cravate, ni desserré mon tablier ; je couinais sur toutes ces règles bafouées, celles-ci même qu’on m’avaient inculquées à coups de bâton, et que l’équipe du « Diner » transgressait allégrement. Chemises ouvertes, T-shirts, bermudas, polos : le style vestimentaire était à la cool ; j’étais la mauvaise note, la dissonance dans une symphonie légère et décontractée. C’était l’héritage du Cardinal, du Cerisier : à force de respecter la torgnole du père, je m’en étais fait une fierté, l’avais érigé en valeur, bagnard fier de sa prison. J’avais appris des lois tacites, des règles absurdes, le sens dans lequel poser la cuillère et le sucre accompagnant l’espresso : j’étais spectateur ahuri, depuis mon bar, de serveurs qui s’asseyaient avec les clients. Au « Diner », le but était justement de rompre avec ce protocole, ne pas être académique et guindé, prétentieux et fier, mais détente et cool, snob et mode. Ou quand les errements d’un service lent et chaotique devenaient des atouts commerciaux. J’avais beau être « une machine » en service, à la Gérard, je réapprenais tout à zéro. De la place de la Nation au VIe arrondissement, il y a la Seine, et son lit peut s’avérer un gouffre abyssal. Le franchir, d’une rive à l’autre, d’un extrême à l’autre, fut brutal ; probablement une excellente expérience. Mais là, dans ce restaurant plus jeune que moi, ce métier se présentait sous de doux et charmants atours, et j’en fus séduit. Adieu règles figées, ancestrales, castratrices, bonjour l’improvisation, la détente et la franche rigolade. Adieu Reynaldo, adieu l’Auvergne ; bonjour Amaury, bonjour Paris. Adieu client, bonjour ami. Mais au final, plus subrepticement qu’au Cardinal et au Cerisier, d’un paradoxe au caractère définitif, adieu soleil, bonjour tristesse.