De l’art et la manière du resto – basket

De l’art et la manière du resto – basket

juillet 31, 2016 0 Par ArielLittel

Quelques lignes pour, avec toute la réserve, le calme et la diplomatie qui échouent au serveur, vous expliquer pourquoi c’est pas gentil de partir sans payer.

Ou pour vous dire comment le faire avec élégance et maîtrise.

Commençons par le bémol : vous êtes deux, un garçon, une fille. Vous débarquez à Paris, mais, au milieu de la foule de costards pressés, il n’y a que vous. Vous êtes uniques, beaux, amoureux, sans peut-être le savoir encore. Vous êtes dans votre bulle, votre aventure, où tout vous sourit, surtout l’autre. Plus de limites, tout s’offre à vous ; c’est une soirée à part, les premiers pas d’une longue histoire. Peu à peu, vous vous laissez emporter : plus, encore, plus longtemps, vous osez tout ce que seul, vous évitez. Impossible de dire non, impossible de flancher, c’est une course effrénée au « cap’ ou pas cap’ » sans le dire, la malice nichée au fond des prunelles. Alors, partir sans payer de ce restau où vous avez fait une halte semble enivrant, dangereux juste ce qu’il faut, ce léger goût salé sur les lèves de l’autre, qui dessinent les contours de votre soirée.

Bémol donc : dans ce cas-là, qui, et ce malgré l’originalité dont vous pensiez faire preuve, est particulièrement fréquent, je vous offre ma compréhension. C’est gratuit.

À l’inverse, mon pardon, lui, peut s’avérer hors de prix ; car nous ne nous connaissons pas, et c’est moi qui régale. Moi, mais aussi Seb et Amélie, en service avec moi. Sur nos pourboires, durement gagnés, de notre poche s’il le faut. Non, ce n’est pas le chiffre d’affaire du restaurant que vous volez ; non, ce n’est pas une multinationale douteuse et sans scrupules, mais bien les quelques pièces chichement baillées par vos congénères que nous imaginions déjà au fond de notre poche. C’est une soirée de sourires, de blagues, de politesse et de courbettes, de rush et de sueur, qui se volatilise.

Si nous étions assez riches pour nous le permettre, nous ne serions pas serveurs. Nous sommes des quidams, des invisibles ; vos regards nous le rappellent bien trop souvent. Aller jusqu’à nous voler…espérez juste que nous ne vous rattrapions pas. N’arrêtez pas de courir, car la manière que nous avons de protéger nos biens n’a rien à voir avec celle que nous avons de vous servir. Si par bonheur – le votre – vous échappez à notre vigilance : ne revenez pas ; même après trois mois, je serai vous, je la tenterais pas. Sauf, bien entendu, pour régler votre dû.

Ne riez pas : c’est déjà arrivé, preuve si vous en doutiez que la culpabilité et la compassion ont encore tribune en ce bas monde.

Enfin, si vous y tenez réellement, que vous n’avez pas une thune, et pas mangé depuis quatre jours, enfin quelle que soit votre raison, vu qu’aucune ne trouvera grâce à mes yeux, faîtes-le bien. Oui, paradoxe, à vous conjurer de ne pas le faire, je vous explique comment le faire au mieux : que vous choisissiez de ne pas jouer avec un brelan d’as en main aura toujours plus de classe.

Alors, voici la technique dite « de la 9 », enfin pour moi tout du moins, et ceux présents ce soir-là. Car le couple de la 9, ils pourraient revenir, je n’y verrai que du feu : ce soir-là, je ne les ai vu ni arriver, ni partir. De mes souvenirs flous, je garde l’image d’un couple « comme tout le monde », sourires polis, pulls-over et jeans, tout est fait pour ne pas sortir de la masse. Sympas, pour être étiquetés comme tels, mais pas trop, pour ne pas se faire remarquer. Pas de sacs, pas de blousons, rien d’encombrant pour la sortie. Surtout, rien qui n’indiquera si ils sont juste sortis fumer, ou complètement partis. Commande éclair, deux cheeseburgers, une carafe d’eau : le moins de contact possible avec le staff, et la commande la plus classique du monde. Plus invisible, tu t’effaces dans le néant. Mais toute la stratégie réside ici : ce soir-là, le couple de la 9 n’a mangé que la moitié de ses plats. Avant de partir. Illumination de génie : N’avoir que la moitié, mais l’avoir gratuite. Car qui irait soupçonner, d’un regard, qu’ils sont partis, laissant les assiettes à demi-pleines ? Pendant une heure, nous avons tous supposés qu’ils étaient aux toilettes, en terrasse, dehors en train de fumer…que sais-je ? Le serveur devient méfiant, et alerte, quand arrive le moment de payer. Quand vous venez à peine d’être servi, il ne vous porte plus aucune attention. Vous avez 10, peut-être 15 minutes. C’est énorme. Alors que les autres partent bruyamment en courant, le ventre plein, pour se faire plaquer au soleil 5 mètres plus loin, où inventent un cheveu dans leur plat pour se le faire offrir, la « 9 » a réinventé le restau-basket. Chapeau bas. Je ne vous en veux, presque, pas.