De l’art du mojito, et de la fainéantise

De l’art du mojito, et de la fainéantise

janvier 22, 2016 1 Par ArielLittel

Nous avons déjà abordé le problème: être de cette grande famille qu’est la restauration vous place plus qu’à votre tour devant un affreux dilemme: réussir à apprécier ces moments de détente populaire qui trop souvent se déroulent dans des lieux, bars, restaurants, qui vous rappellent étrangement le labeur quotidien.
Il faut être capable de fermer les yeux sur tous les détails qui pourtant vous taraudent; sinon, au moins s’empêcher d’en faire la remarque à voix haute, pour ne pas briser le rêve, casser l’ambiance qui fleurit parmi vos proches. Surtout, s’empêcher de commencer toute tentative d’amitié avec le staff en faction par le sempiternel « j’suis du métier » que régurgitent en général les veux loufiats alcooliques, qui vont vous saouler de paroles, et eux-mêmes, de kyr cassis.
Il est même possible d’apprécier. Peut-être même sommes nous les mieux placés pour savurer à leur juste valeur chaque effort de service, de décoration, de prestance, de cuisine. Et, à l’étranger, découvrir de nouveaux mets, d’autres approches, d’autres mœurs.
J’arrive à Cuba fier de sept ou huit années passées à polir des clients, essuyer de verres, inventer des sourires. J’arrive à Cuba non pas fier, mais au moins sûr de mon mojito; en treize ou quatorze établissements, j’ai croisé foule de serveurs, barmen et barmaid. Probablement autant de variantes dans la réalisation du célèbre cocktail, cependant sempiternellement ponctuées par cette affirmation douteuse, et ce sourire seulement à moitié ironique:
– « moi, je fais le meilleur »
Appartenant plus à la catégorie des « bourrins-qui-envoient-du-bois »qu’à celle des artistes du shaker, je ne peux me permettre une telle prétention. Mais j’ai appris, piqué à chacun, tendu l’oreille, changé maintes fois l’ordre menthe-citron-sucre, tenté toutes variantes, surtout celle du « j’ai pas le temps de finasser ».
Plus que tout, j’en ai servi assez pour mes convaincre que mes réalisations étaient pour le moins honnêtes, ou décentes.
Puis, tu vas à Cuba. Le pays du rhum, et du mojito. Où, comme tu es français, et tiens toujours à te démarquer, tu évites justement de commander un mojito, simplement pour ne pas bêler en groupe. Puis, tu finis par te laisser aller. Tu es à la Havane, faut pas déconner.
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Et, dans ces rues sombres seulement illuminées ici et là par les halos qui s’échappent des bars, tu finis par te laisser envahir par la moiteur qui humidifie tout. Le bras posé sur ces comptoirs en bois sale, au milieu du bordel ambiant, où on danse dans le brouhaha et fume au bar, tu les enchaînes, les mojitos. Et ce, jusqu’à l’éclair de lucidité, ce bref instant où tu touches du bout des lèvres la sagesse cubaine, celle qui ne s’attrape que dans la langueur et, paradoxe, le laisser aller fataliste. C’est au moment où tu laisses filer, sans ne plus retenir, que la vérité s’invite dans ton filet, que tu as laissé là, débonnaire, saoul de mojito et de temps, qui, à Cuba, profuse, comme un pied de nez à nos habitudes. Elle ne se laisse pas seulement attraper, cette vérité, elle te saute à la gorge dans un goût tiède de citron et de sucre liquide.
À Cuba, le célèbre cocktail n’a rien à voir avec celui dont se vantent tant nos experts occidentaux. À Cuba, un mojito, ça se fait en deux minutes. À coup d’une branche de menthe plongée dans un mélange de sucre liquide et de jus de citron, où l’on rajoute le rhum, en larges proportions. Avant de saupoudrer d’eau gazeuse. On ne touille que pour la forme, et personne ne se fatigue à piler quoi que ce soit, puisqu’il n’y a rien de solide.
Quand a ce qui est de la glace pilée justement, cauchemar de tout barman parisien, entre heures de préparation, machines en rades et torchons troués à coups de pilon rageurs, cette glace pilée qui fond trop vite et garnit pourtant tout « mojito qui se respecte », celle-là même est une aberration sur l’ile d’Hemingway. Pour un cubain, se fatiguer à casser de la glace est aussi aberrant que toute notion de stress…à quoi bon ?
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Ainsi, les yeux éberlués, mais le palais, et bien vite, l’esprit chaleureusement liquéfiés, je constate l’immensité de l’erreur, la stupidité des fiertés mal placées, la simplicité dans toute  sa splendeur. Mais, je me dis surtout que, fort de ce savoir nouveau qui ne s’obtient qu’en voyageant, qui ne s’offre, et si facilement, qu’à celui qui rompt ses attaches et tranche net ses habitudes, je ne peux que sentir la risée des quolibets s’abattre sur mes œuvres.
Car comment, de retour au poste, expliquer à un patron exaspéré, des collègues moqueurs et des clients impatients, que ce qu’ils pensent être le pire mojito du monde, est en fait l’unique, le vrai, l’original, celui d’Hemingway, du Che, De Fidel et Raul ?
Comment souligner l’aberration, enseigner le gain de temps et l’authentique ?
Ou alors, puis-je rentrer, substituer le rythme des cahots du métro à celui de la salsa, retrouver le stress quotidien et l’avalanche de bons de commande, écraser mes citrons, ma menthe et mon sucre pendant qu’une salvatrice machine me pile ma glace, et servir l’extravagance. Avec, à ce moment-là, un sourire empreint de souvenir, d’ironie douce et de sagesse intemporelle, tout ce qui fait, au final, la moite langueur de Cuba, l’ile où le temps permet de tout pardonner, car rien ne saurait résister a sa sereine fatalité.