De l’art de bosser saoul

De l’art de bosser saoul

octobre 3, 2015 0 Par ArielLittel

« Aaaaaaahhhhh mais tu commences à 16hh, ça vaaaaaaaa! »

Il est tard, ou très tôt, à Paris. La foule s’est tue, et ne restent plus dehors que les oiseaux de nuit. Notre soirée bat son plein, la populace se sent vivre, est facticement heureuse, merci le rhum-coca à 11 balles. Je ris, pense à mon service du lendemain, ou plutôt du soir, et, pris d’une félicité alcoolique, exprime mon je-m’en-foutisme débridé :

– « Jvaiiiiiissss être saoul au service mon pote, quelque chose de sale ! »

Et j’en rigole, parce qu’il est trop tard, et parce que tous, nous sommes allés au bureau accompagnés des effluves d’une nuit illuminée. Tous, et surtout nous, les enfants perdus des débits de boissons. Souvent, à ce moment précis, mon auditoire, s’il est encore doué des capacités sensorielles d’écoute, me plaint.

– « Ahhhh mais tu bosses demain ? »

Demain, c’est samedi, nous en avons déjà parlé, je bosse. Et, en général, je suis le seul de mon groupe d’amis dans ce cas. Pourtant, cet élan de compassion qui s’est échappé d’une bouche en même temps qu’une forte odeur de whisky, est bien vite rattrapé par une phrase maintes fois entendue, et bien plus condescendante :

– « Mais tu commences à 16hh, ça vaaaaaaaa! »

Non, ça ne va pas. Parce qu’à 16h comme à 8h, t’es toujours aussi saoul. Surtout quand tu te couches, justement, à 8h du matin. Et que je finirais le susdit service à 3h00 du matin, le jour d’après. Et que surtout, quand ma tête m’élance et que mes mains s’enfuient, je ne peux pas me faire tout petit derrière mon Imac. Je suis, sous les projecteurs, la honte d’une société qui m’attend au tournant. Je monte sur scène comme une rock star, mais ne suis pas Pete Doherty ; personne ne me pardonne la faute, le verre brisé, l’oubli. Plutôt que des milliers de fan en délire, je ne récolte que condescendance et regards d’opprobre. Bonjour clients.

Pourtant, la vie délurée, décadente et décalée du serveur l’amène à fréquenter plus qu’à son tour les lieux de perdition. C’est son petit monde, il y connaît souvent un habitué, un videur, un barman. Il boit plus que de raison, rit de voir le jour, d’aller se coucher quand les autres partent travailler, rit de se réveiller à 16h, rit de travailler « dans le mal ». Être serveur ne s’invente pas ; être serveur, et tenir son rang malgré l’envie de vomir persistante, le dégoût des plats et un mal de crane carabiné est un art, un talent obligé ; ici, si tu prends ton service, tu dois le tenir.

Alors, chacun ses méthodes ; j’ai longtemps pratiqué la technique dite du remède par le mal. Finir sa soirée à 10h du matin pour enchaîner sur le brunch ? Rien de mieux qu’un Bloody Mary pour soigner l’estomac, et garder le taux d’alcoolémie dans des proportions irraisonnablement élevées : vaut mieux travailler saoul qu’en descente. Ça peut sembler un rien barbare, mais ce n’est en fait que le prolongement de la soirée.

Si vous ne vous êtes pas couché, c’est comme si vous continuiez à faire la fête. Il vous faut bougez très vite ; il n’y a qu’à vous rappeler comment il y a quelques heures à peine, vous vous déhanchiez sauvagement. Il vous faudra aussi regarder, analyser, comprendre. Là encore, rien de bien différent que quelques heures auparavant, lorsque vous scrutiez la foule de corps dansants autour de vous, tentant de distinguer le taux d’alcoolémie des jeunes demoiselles, leur attirance réelle en fonction de l’estimation de votre propre consommation.

Le plus dur sera de vous souvenir. Le service demande une forte capacité de mémoire, et là, pas de secours. Si vous n’êtes pas capable, à 5h du mat, de vous rappeler du prénom de cette brune qui vous l’a dit 5 minutes auparavant, il n’y a aucune chance que vous vous rappeliez de la commande d’une table de 6 personnes à 11h du matin. L’équilibre vous posera aussi problème : le moindre doute, et votre plateau vous fuira, vos jambes trébucheront, vos hanches rencontreront toutes les tables du restaurant. Alors, nous en revenons au même point : pour chasser le doute, rien de mieux qu’une légère dose d’alcool matinale.

D’une manière générale, et quel que soit l’alcool choisi, les plus barbares choisissant le jagerbomb, vous serez « une machine » durant deux heures. Vous surfez sur la vague, vous êtes encore saoul, plein d’énergie. Vos blagues font rire tout le monde, des clients jusqu’au staff, vous avez l’impression d’être une star sur votre petit nuage, tout le monde est heureux, et le service déroule. Vous êtes souriant, le soleil de la terrasse vous fait un bien fou, et, surprise, chaque nouvelle table se révèle constituée de clients charmants et drôles.

L’important est d’y croire. Au moins vous. Car il vous faut, durant ce laps de temps, gagner un capital pourboire et sympathie auprès des clients, car d’ici peu, vous allez sévèrement le diminuer. Car le retour du bâton fait mal, et il ne vous reste plus qu’à espérer qu’il arrive le plus tard possible, c’est à dire après le rush.

C’est en général le cas : l’ambiance du restaurant bondé, l’urgence du rush vous maintiennent à flot. Le rythme chute, et vous vous effondrez lamentablement, comme vous auriez du le faire il y a déjà 6h, et ce, dans votre lit. Les pauvres clients qui arrivent après la marée auront tout à loisir d’observer les failles dans votre service, et le lamentable état de votre personne. Ce n’est pas que vos blagues ne font plus rire, ou que votre sourire a perdu de sa superbe ; mais d’un coup, vous n’avez plus la force ni pour l’un, ni pour l’autre. Ou plus le temps, embourbé que vous êtes dans vos approximations. Votre mémoire s’est définitivement fait la malle, avec votre équilibre et votre sang-froid. Vous oubliez les commandes, les recommandations, les demandes spécifiques ; quoi qu’on vous dise, l’information disparaît irrémédiablement de votre cerveau après, disons, 10 secondes.

Vous n’avez qu’une seule chance : arrêter de penser à votre calvaire, arrêter de penser que vous êtes en forme, accepter votre état, et passer en mode « monotâche ». Les autres vous soutiendront, cette fois. Le but est que vous arriviez au bout sans avoir trop entamé votre capital sympathie auprès du reste du monde, boulet que vous êtes. Que vous puissiez vous asseoir, enfin, pousser un soupir de soulagement que même les cuistots entendront, et boire une bière. Et, en bon quidam de la restauration, vous demander si vous remettez ça ce soir, parce que tu sais, y’a Clara qui bosse au Dublin Corner.