Comment je suis devenu un connard

Comment je suis devenu un connard

septembre 24, 2015 0 Par ArielLittel

Bien entendu, orner cet article d’un tel titre sous-entend que je n’en étais pas un avant. Ce qui, évidemment, reste à prouver, auquel cas il sera plus sage de d’écrire: « comment je suis entré dans le cercle très fermé de la crème des connards ».

Tout se cristallise autour d’un geste, d’une réaction : ma réponse à la mendicité. Des années durant, j’ai honnis mes potes qui envoyaient bouler les vendeurs de roses à la sauvette en terrasse des cafés. Pire, qui leur faisaient les blagues les moins drôles, les plus éculées, les « désolé, pas la peine, on a déjà baisé ». Je prenais, humainement, le parti du vendeur, pauvre bougre obligé de supporter à longueur de nuit le mépris et l’arrogance de jeunes parisiens avinés. Quand ce n’est pas la violence et l’insulte.

Mieux, je m’étais érigé en devoir de toujours refuser poliment, d’un sourire sans trace de pitié aucune, les sollicitations quotidiennes, en bas de chez moi, dans le métro, au feu rouge. Partout, le sourire résistait. Alors, comment suis-je devenu ce serveur coursant ces roms de 10 ans à peine, poussant d’une main ferme les marchands de rose vers la sortie, engueulant en espagnol – quand on veut on peut – les guitaristes de rue ? Au fond de moi, je saisis pourtant encore la situation précaire de ces gens. Je saisis même encore très bien à quel point « situation précaire » est un euphémisme. Pire, je sais, constat lucide et triste, à quel point mon comportement est odieux.

Mais voila. Il y a, premièrement, le devoir professionnel, sous le couvert duquel se justifie les pires atrocités. Mon devoir donc, est que vous passiez un moment agréable. Et, à part une poignée de touristes américains naïfs, vous en avez plus qu’assez que, sans crier gare, une rose tendue s’immisce brutalement entre vous et votre date, conjoint(e), pote.

Alors, je pousse dehors. Pour vous, et parce que le patron le veut, mais désire garder les mains propres. Même constat pour les musiciens de rue, qui en plus de vous casser les oreilles, ravagent notre playlist, méticuleusement mise au point. Enfin, soyons francs, les gamins roms qui vous implorent d’une main, ont la fâcheuse habitude de vous filouter votre Iphone de l’autre.

Pourtant, si cela ne tenait qu’à moi, je laisserai faire. Dans mon restaurant, les clochards auraient droit à leur verre d’eau, les alcooliques débonnaires à leur verre de trop. Les « rosemen » pourraient faire leur business en paix, car s’ils y gagnent peu, nous n’y perdons rien. Peut-être ferais-je un choix quand aux musiciens, choyant les bons, balayant les briseurs d’harmonie. Mais, à coup sur, je laisserai faire les gamins ; car je suis ébloui par leur dextérité, et parce que l’Iphone sera racheté dès demain, flambant neuf, n’est ce pas, chers clients de la rive gauche ?

Seulement, ceci ne se vérifierait que dans l’optique où le restaurant serait mien. En attendant ce jour qui ne viendra pas, je me saisis de mon balai, et je pousse consciencieusement la misère de côté, loin de vos yeux. Et comme la misère ne se laisse pas faire, m’insulte dans tous les dialectes existants, me menace de signes explicites, je le fais sans délicat sourire. Comme la misère, même si on lui explique gentiment qu’elle n’est pas la bienvenue, revient sans cesse, farouche raz-de-marée, je lutte à la limite de la violence. J’en perds mes nerfs ; peut-être parce que c’est la cinquième fois, cette semaine, que je te dis, Manuel, de dégager ; peut-être parce qu’au fond, tout en te poussant dehors l’air ferme et le regard noir, je me dégoûte.