Cache-cache de filous

Cache-cache de filous

février 17, 2015 0 Par ArielLittel

Les gouttes de sueur perlent sur mon front. Mes cheveux collent, ma chemise aussi. Mon champ de vision est réduit au strict minimum, j’obéis à une suite d’ordres qui se bousculent dans ma tête. Tous les gestes sont vifs, chirurgicaux, irrévocables. C’est le rush, c’est dimanche midi, je suis au bar, je gère mon espace, mon esquif, seul maître à bord. Sauf que Kévin est dans mes pieds. Une fois. Deux fois.

« Vas-y bouges ! ». Trois fois. « Qu’est tu fous là, bordel ? »

– Je me cache.

Sommes-nous lâches ? Il n’existe pas un serveur qui ne comprendrait pas la situation présente de Kévin. Nous l’avons tous connu. D’entre nous, Kévin serait d’ailleurs le plus à même d’affronter tous types de situations, digne héritier d’un Reynaldo. Mais il est là, dans mes pieds, à essayer de se faire le plus petit possible derrière le bar.

cache cache de filous tribulations d un barman

Nous nous cachons. Souvent. Comme des clowns apeurés, essayons tous les subterfuges pour nous soustraire aux regards assassins des clients. Sur une scène sans ombre, sous le feu éclatant des projecteurs. Embarras d’une situation grotesque. Kévin est tapi derrière mon bar, mais tout le monde le voit. La tête dépasse. Ceux dont il se dissimule le scrutent sans relâche. Ainsi, non pas doit-il se cacher, mais aussi doit-il masquer le fait qu’il se cache. Cache-cache de filous. Cache-cache sans cachettes.

Pourquoi nous cachons-nous ? Ou du moins, désespérés, errant entre le passe-plats et le bar, essayons-nous ?

Parce que la cuisine est dans « le jus », et les plats n’arrivent pas. Parce que le barman est « sous l’eau », et que les boissons se font désirer, arrivent à table après vos mets.

Parce qu’on vous a apporté un plat qui ne ressemble en rien à la description que nous en avons faites au jugé et au hasard de notre imagination. Parce qu’on a posé sur votre table trois tranches de saucisson et deux maigres bouts d’emmental, et que vous savez, comme nous, que la « planche mixte » est facturée 12 balles. Parce que c’est le rush, et bien que vos œufs bénédictines soient à peine cuits, et vos frites molles, nous vous les avons servies néanmoins.

Parce que nous avons oublié de mentionner « sans oignon » à la cuisine, et nous espérons que vous ne le remarquerez pas. Parce qu’on s’est emmêlé les pinceaux, et que le plat de votre conjoint arrivera, nous le savons, 20 mn après le votre. Parce que vous êtes une table « relou », qui demande, exige, ordonne. Parce que vous êtes de mauvais poil, et déversez votre bile sur nous chaque fois que nous passons à portée de voix.

Commence alors pour nous la quête éperdue de la moindre anfractuosité dans une plaine, de l’arbre en plein désert. Nous voulons devenir invisibles, gamins appelés à réciter leurs poésies au tableau.

Celle qu’ils n’ont pas apprise.

Les sentiments se mêlent, culpabilité, timidité, peur ; la panique pointe le bout de son emprise, et personne ne peut nous aider, personne ne pourra accélérer le rythme de la cuisine. Parfois, nous échangeons nos tables. Le serveur frais et dispos va s’excuser pour la première fois, à la place de celui qui l’a déjà fait à maintes reprises déjà, et n’en peux plus, ne sait quoi ajouter.

Où se cacher ? Nulle part. Il faut feindre l’occupation. S’occuper d’autres tables, prétendre l’urgence, bien que le restaurant soit vide. Discuter d’impénétrables énigmes de la plus haute importance avec le barman. Partir en cuisine. Pour les plus téméraires, ou les désignés « responsables de salle », affronter la colère du monde, de face. Pour ceux qui l’osent, ou vivent au-dessus de toute honte ou sens moral, tranquillement, à la vue de tous, sortir s’en griller une.

Crédit photo: Drew Hays