Bourgeons

Bourgeons

août 26, 2018 0 Par ArielLittel

Nous l’avons tous senti, au même instant. Une aurore sous forme de légère suspicion, une sensation fugace que l’on questionne aussitôt : « Ah bon ? Tu crois ? ». Nous ne sommes pas surs ; souvent déjà nous avons été trompés, déçus. Alors nous nous méfions, et sous couvert de ne plus se laisser berner, nous ne nous faisons plus confiance.

Pourtant, bien vite, la rumeur s’est mise à courir, encouragée par des signes qui ne savent plus tromper. C’est une fièvre qui se répand dans l’air, qu’on ne saurait expliquer mais que l’on peut presque toucher. Elle réside dans un regard croisé, un regard rieur, bienveillant : une femme qui rit un peu plus fort, des sourires qui s’ébrouent. Tout est comme d’habitude, si ce n’est un peu plus léger, un peu plus facile, un peu plus beau.

 

«le retour de ces mots aux consonances étranges qu’on avait presque oubliés, « Spritz » et « Mojito » dans toutes les bouches.»

 

Et puis, pour nous, il y a les signes qui n’ont jamais trompés. Cette première fois de l’année où j’émerge du métro souterrain pour prendre mon service, et que, oiseau de nuit, je suis surpris par la clarté, étonné de rencontrer le jour. Ces vendredis soirs où les pubs sont vides à l’heure de l’apéro, où les barmen se regardent désœuvrés, jusqu’à ce que la nuit pose son frais manteau sur les passants ivres. Ces contre-terrasses pirates qui réapparaissent, comme les auréoles sous les bras des serveurs, les ventilos sauvages qui s’octroient une place de choix derrière le zinc et les batailles acharnées de glace pilée. Et, comme l’apparition soudaine et incongrue des bourgeons sur les arbres, le retour de ces mots aux consonances étranges qu’on avait presque oubliés, « Spritz » et « Mojito » dans toutes les bouches.

D’un coup, sans que personne ne se soit concerté, les sourires et les blagues potaches sont de retour. En terrasse, le serveur hier bougon est aujourd’hui jovial, léger, badin ; les clients ne s’offusquent plus ou presque, découvrent les joies de la patience, du temps et de ce « lâcher-prise » si réputé à Nice. Même les menus fleurissent, arborant salades et ceviches, tzatziki et tartares, doublant le travail du commis au « froid » où il fait maintenant 45 degrés. Dans les rues où bientôt, on cherchera l’air frais qui aura disparu des cuisines, les serveurs, bacs à glaçons vides dans les mains, esquissent les premiers entrechats de leur bal d’été, la tournée des restos voisins, à celui qui a la meilleure machine à glace. Bientôt, du serveur en terrasse au plongeur, du barman au maître d’hôtel, nous allons tous maudire la chaleur ; mais là, présentement, alors que Paris, ses cafés et restaurants font leur mue, pendant quelques jours ouverts comme un intervalle, nous saluons d’un sourire guilleret l’arrivée de l’été.