Barman en congé et touche d’amertume

Barman en congé et touche d’amertume

octobre 29, 2018 0 Par ArielLittel

Une fois n’est pas coutume, je suis en congé le dimanche. Un jour, c’est déjà çà, que je dépense au milieu de la multitude. Pourtant, je me sens irrémédiablement seul. Et énervé.

Car une fois n’est pas coutume, une poignée de clients, bien seuls parmi une pluie d’éphémères sourires, m’ont ruiné ma fin de soirée, ma fin de semaine et, bien pire, mon week-end à jour célibataire. Un esclandre de fin de service, une fois de plus, quand l’alcool attise les braises d’un feu par ailleurs inexistant. Des malentendus, des compromis manqués par des égos incapables de les attraper au vol, de la fatigue, et un certain manque d’éducation. Qu’importe la recette, au final. Dans cette cuisine crasse, le plat est toujours tiède.

Las, j’assistais aux faits sans vraiment y prendre part. Au plus fort de la tempête, je fis le tour du bar, pour m’assurer qu’un Hooricaïne* bien placé ne s’avérait pas nécessaire. Mais vu qu’aucun engagement physique n’était requis, je soufflais de lassitude, et repris le cours du nettoyage sous les insultes à peine voilées d’une fille trop saoule pour se rendre compte de ses paroles, et complètement inconnue au bataillon des clients servis ce soir-là.

«une pointe d’amertume qui n’a pas la saveur de l’Angostura»

 

Là réside le souci : quand vous atteignez des sommets de testostérone et de velléités belliqueuses, je réserve mes dernières forces au coup de chiffon final qui me sépare encore des retrouvailles avec mon lit. La fatigue et la redondance me laissent de glace face au feu que vous attisez, et je préfère subir diffamations et polémiques futiles sans répondre dans l’unique but de rentrer chez moi plus vite.

Mais si la vengeance est un plat qui se mange froid, autant faut-il être capable de le servir. Un comble pour un serveur. Car quand je me lève, frais et dispos, le lendemain midi en congé, vous n’êtes plus là. Sans doute occupés à cuver votre alcool et votre cocaïne dans un sofa quelconque, vous avez oublié les aléas de la veille, ou votre imagination arrange les contours flous et souvent honteux de vos souvenirs. À l’inverse, ma mémoire ne flanche pas, et vos phrases acerbes et autre commentaires désobligeants reviennent frapper à la porte de mon honneur revigoré par quelques heures de sommeil.

Déjà, les yeux encore gonflés de sommeil, j’enrage seul dans ma cuisine, entre ma cafetière italienne et le grille pain vétuste. Cet agacement naît de l’éveil des souvenirs, et glisse dans ce congé une pointe d’amertume qui n’a pas la saveur de l’Angostura. Il est trop tard : l’irritation s’accroche et me suit partout, et ruine l’unique jour dédié au calme et à la sérénité. Et plus tard, bien qu’allongé dans l’herbe, au soleil et en bonne compagnie, je me rends compte que ma main gauche est en passe de ruiner à jamais la pelouse du parc de la Villette.

Deuxièmement, la réflexion suit son chemin, et au bout de la route, je décide arbitrairement que je ne devrais jamais laisser personne me dire de telles choses, me déprécier de la sorte, et partir en se pensant intelligent, superbe et supérieur. De fil en pensées perverses qui piquent comme des aiguilles, je me juge faible, lâche et ça y est, nous sommes déjà bientôt demain, et je reprends le chemin du bec verseur.

Heureusement, il y a tous les autres, plus nombreux et malheureusement moins mémorables, qui venez parler avec sourire et convivialité. Et ceux qui épongent l’aigreur avec moi.